« Libertà ! » : Mozart et cætera …

Avec « Libertà ! », Raphaël Pichon est allé aux sources de l’opéra mozartien. Les années 1780 de l’Autriche de l’éclairé Joseph II ont ouvert au compositeur un champ d’expériences musicales et scénographiques introduites par l’opera buffa italien. Avec son ensemble musical et vocal Pygmalion, Raphaël Pichon offre une leçon musique intelligente et stimulante. Les accompagnent une jeune équipe internationale de chanteuses et chanteurs pétri(e)s de talent, témoins de l’universalité du « divin » Mozart. C’était au théâtre de Caen.

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« Le Messie » lumineux du Collegium 1704

L’oratorio d’Haendel (1685-1759) est l’œuvre la plus emblématique du compositeur saxon attaché à la couronne d’Angleterre. Son fameux « Hallelujah » est inscrit dans la tradition britannique, qui fait lever le public, suivant en cela le geste de George II à la création en 1742, à Dublin. La magnifique interprétation au théâtre de Caen du Collegium 1704, dirigé par Váklav Luks, aurait bien mérité une « standing ovation ». Au moins il n’y aura pas de méprise sur la signification d’une initiative royale qui n’est pas entrée dans les coutumes républicaines. Et reste le souvenir d’un moment inoubliable.

(Photo Petra Hajska)

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Les Cambini prennent de l’étoffe

Le Quatuor Cambini-Paris a repris sa route 68, au théâtre de Caen. Il en est à sa dixième étape et sa quatrième saison à interpréter l’intégrale des quatuors de Joseph Haydn (1732-1809). On approche de la mi-parcours. A chaque concert, un thème, qui aide à mettre en perspective l’époque du compositeur. Cette fois, il est question de vêtements de scène. Créateur de nombreux costumes pour le spectacle, Alain Blanchot a expliqué son travail, fruit de nombreuses recherches. Une soirée cousue main.

Au moment du salut, à l’issue du concert  (de gauche à droite) : Clément Lebrun,Karine Crocquenoy, Pierre-Eric Nimylowycz, Julien Chauvin, Alain Blanchot, Atsushi Sakaï.

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Cyrille Dubois-Tristan Raës, paire d’as

Pour le premier rendez-vous de la saison 2019-2020,  le théâtre de Caen a invité un enfant du pays. Enfant de la Maîtrise, que les familiers des auditions de la Gloriette avaient pu repérer, Cyrille Dubois a bien grandi pour devenir au passage de la trentaine un ténor fort recherché. Cet amoureux du chant et le pianiste Tristan Raës forment le duo Contraste au service du lied et de la mélodie. Leur programme Liszt confirme une belle maturité partagée.

Tristan Raës et Cyrille Dubois, le duo Contraste (Photo Jean-Baptiste Millot-Aparté).

La grande salle du théâtre ne se prête guère à un salon de musique. Et pourtant, le ténor Cyrille Dubois et le pianiste Tristan Raës parviennent à ce rapport d’intimité avec le public dans ce récital hautement romantique. L‘exaltation de la nature et du sentiment amoureux transpirent des œuvres des poètes allemands du XIXe siècle, mises en musique par Franz Liszt. Les pièces choisies forment la première partie du récital et donnent à Cyrille Dubois de déployer toute la palette de sa voix.

Ainsi du rêve d’amour « Liebestraum O  lieb ». Son auteur, Ferdinand Freiligrath est surtout connu par les spécialistes. En revanche, la mélodie de Liszt donne à son poème une notoriété bien inscrite dans les mémoires. L’amour, contrarié par l’éloignement, que porte le compositeur hongrois à Marie d’Agout, ne serait pas étranger à cette musique. Le timbre chaud et clair de Cyrille Dubois lui donne progressivement une amplitude saisissante.

Tous les élèves germanistes ont, tôt ou tard, planché sur le célébrissime poème d’Heinrich Heine, « Die Loreley », l’enchanteresse du Rhin, au chant de sirène fatal au batelier. Liszt en a écrit deux versions musicales. La deuxième retenue par le ténor offre un festival de nuances jusqu’à un final de notes hautes de toute beauté. On est tout autant emporté par l’envolée puissante du « Bist du » (« Ainsi es-tu ») du Prince Elim Metschersky ; et ému par le sort du « Fisckerknabe » (le jeune pécheur) de Schiller, dont le piano de Tristan Raës et la voix de Cyrille Dubois la douce naïveté et le cruel destin.

Quatre poèmes de Victor Hugo offrent l’occasion d’apprécier le modelé des mots par la voix du ténor. « Oh quand je dors » est un bijou de sensualité qui commence comme une berceuse, gagne en intensité dans un rêve de désir jusqu’à une certitude sereine. « Enfant si j’étais roi » procède d’une construction semblable.

On passe ensuite à la langue italienne, avec Cesare Boccella, un contemporain de tous les auteurs précités. Liszt donne à son poème « Angiolin dal biondo crin » (Petit ange aux cheveux blonds) une musicalité azuréenne. L’interprétation du ténor et du piano de Tristan Raës tient à la fois de la berceuse et de la comptine.

Pétrarque que cite Victor Hugo dans son poème « Quand je dors » se situe six siècles avant les poètes de ce récital.  Ses sonnets n’en inspirent pas moins Liszt, certainement séduit par leur expression de bouleversements amoureux, vis-à-vis notamment de la Laura, dont  parle Hugo. Dans les trois poèmes qui terminent le récital, la part du piano donne un élan à la voix de Cyrille Dubois. Sa tessiture se trouve étirée de façon impressionnante. On frise le bel canto, en même temps que surgissent des intonations guillerettes, douces ou affectueuses.

La chaleur de l’accueil du public devant cette paire d’artistes à la complicité confondante entraînent deux généreux bis. On réentend ainsi la mélodie du fameux « Liebestraum », mais cette fois avec un texte adapté en français. Et là encore sans impair, aucun.

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Récital donné au théâtre de Caen, le dimanche 13 octobre 2019.

Août musical: les jeunes talents confirment

Parenthèse aussi enchantée qu’estivale répondant au festival de Pâques, la 18e édition de l’Août musical de Deauville s’est fermée sur de fort belles pages de Richard Strauss, Franz Liszt et Robert Schumann. Dans un programme typique de musique de chambre, on a pu apprécier des jeunes talents déjà familiers de la salle Elie-de-Brignac conduits par la pétillante violoniste Alexandra Soum.

A chaque concert de la salle Elie-de-Brignac, on a du mal à imaginer que ce lieu qui sonne si bien fait aussi écho au feu des enchères consacrées aux yearlings. C’est d’ailleurs sa vocation première. Ces ventes de futurs cracks des champs de course succèdent traditionnellement à l’Août musical, qui, lui, donne à son directeur artistique, Yves Petit de Voize, l’occasion de faire connaître ses « poulains ».

Et si on veut bien remonter dans le temps, on peut que saluer la finesse de jugement d’YPV à repérer des interprètes pleins de potentiel. La liste et longue de celles et ceux passés par Deauville et couvés par la Fondation Singer-Polignac, la permanence ô combien salutaire du festival, ont gagné en notoriété, mènent carrière et hissent vers le haut le niveau général de la musique en France.

La voix a été au cœur de plusieurs soirées de ce 18e Août musical avec les concours de la mezzo-soprano  Adèle Charvet ; des sopranos Marie-Laure Garnier et Clémentine Decouture  et du ténor Paco Garcia _ ces trois derniers  dans un double programme Olivier Greif enregistré par le label B. Records.  Cette même voix n’était pas loin en ouverture du dixième et ultime concert.

Le sextuor de « Capriccio » ouvre un débat que développe l’opéra de Richard Strauss, à savoir qui de la musique ou de la poésie a l’avantage sur l’autre. Le cœur de la comtesse Madeleine en est l’enjeu. On se tiendra prudemment à l’écart de la discussion pour ne retenir que la beauté intrinsèque de cette partition d’une douzaine de minutes.

Elle place l’auditeur en totale fascination. A la tête de ce sextuor, Alexandra Soum apporte son enthousiasme généreux et sa délicatesse. Passés à bonne école _ on pense à Adrien Bellom, violoncelliste, ancien élève de Jérôme Pernoo, un des quatre fondateurs du festival de Pâques _, le violoniste Shuichi Okada ; les altistes Mathis Rochat et Manuel Vioque-Judde ; le violoncelliste Bumjun Kim confirment par la justesse de leurs interventions, l’équilibre de leurs jeux respectifs, une maturité déjà perceptible au cours de précédents concerts deauvillais.

L’interprétation, en toute fin de programme, du sextuor n°2 en sol majeur de Brahms, a été à ce titre exemplaire. On retrouvait les six mêmes musiciens toujours sous la conduite de l’épatante Alexandra Soum. L’œuvre est codée, du moins contient un message subliminal dans le premier mouvement par les cinq notes répétées ici par la violoniste. Dans la notation germanique transparaît le prénom d’Agathe von Siebold à laquelle le compositeur vouait une passion.

Reste au fil des quatre mouvements, une œuvre dense saluée très chaleureusement par le public. Aux applaudissements nourris, Alexandra Soum et les siens ont associé les pianistes Guillaume Bellom et Ismaël Margain. Normal. Tous deux avaient, en fin de première partie, fait montre de leur talentueuse complicité, maintes fois éprouvées à Deauville.

Et, on ne s’en lasse pas. La Fantaisie pour piano à quatre mains en fa mineur de Schubert offre aux deux musiciens un idéal terrain de jeu, si on ose dire. Le tempérament du compositeur se retrouve dans cette œuvre à la fois allègre et mélancolique, voire teintée d’interrogation. Guillaume Bellom et Ismaël Margain en expriment les nuances avec brio dans un « pas de deux » pianistique réglé au cordeau et rythmé par l’intervention de Jean Fröhlich, régisseur et tourneur de pages dont le bras de basketteur l’autorise à se soulever à peine de son siège.

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Concert donné le samedi 10 août 2019, salle Elie de Brignac, à Deauville.

Rappelons que les concerts, tant du festival de Pâques que de Août musical se retrouvent sur le site musique.aquarelle, où ils sont gratuitement disponibles à l’écoute.

Sacre pour l’anniversaire de Correspondances

D’un ballet à un sacre, l’ensemble Correspondances a ouvert et bouclé la saison du théâtre de Caen. L’avènement du futur Roi-Soleil en est le dénominateur, non pas commun mais royal ! Rien n’est trop beau pour asseoir l’autorité du souverain encore adolescent. Fruit d’un patient travail de recherche là encore, Sébastien Daucé  entraîne dans la musique de l’époque. Elle laisse imaginer le faste qui a entouré le sacre de Louis-Dieudonné de Bourbon, en la cathédrale de Reims, le 7 juin 1654. La réussite est enthousiasmante. Elle marque les dix ans de l’ensemble. Y sont associés les jeunes chanteurs de la Maîtrise de Caen.

Les musiciens et chanteurs de l’ensemble Correspondances au cours de la répétition générale dans l’église Saint Nicolas de Caen (Photo.DR)

Les lignes sobres de la belle église romane Saint-Nicolas de Caen ne répondent pas au gothique rayonnant de la cathédrale de Reims. Mais son acoustique est remarquable. Elle s’adapte fort bien à la mise en espace et aux déplacements des musiciens et chanteurs de Correspondances et de la Maîtrise de Caen.

Avec « Le Sacre de Louis XIV », Sébastien Daucé prolonge, avec le concours du musicologue Thomas Leconte, son magnifique travail engagé avec « Le Ballet Royal de la Nuit ». De la cérémonie rémoise, des gravures témoignent des agencements et décors. Sur le déroulé musical, les choses sont moins précises. Mais on dispose de sources pour déterminer les musiciens présents. Des archives, comme le Manuscrit Deslauriers conservé à la Bibliothèque Nationale, donnent une idée des partitions qui ont pu être retenues. Ainsi du Te Deum attribué à Antoine Boësset (1587-1643).

La génération d’avant Lully

Ce compositeur n’est plus de ce monde au moment du sacre. Les autres auront pu en être témoins. Ils font partie de cette génération d’avant Lully et Charpentier. Mis à part celle Francesco Cavalli, les notoriétés d’Etienne Moulinié, Jean Veillot ou Thomas Gobert demeurent aujourd’hui dans un cercle assez restreint de mélomanes. Mais eux, au moins, laissent un nom à des œuvres. Le concert des Correspondances compte aussi des motets anonymes, dont « l’inspecteur » Daucé a relevé l’intérêt au fil de son enquête.

La réussite de cette entreprise réside dans la cohérence du programme. Avouons-le, on ne sait, au fil de l’audition, à qui attribuer tel ou tel passage _ le document donné à l’entrée ne le détaille pas. Qu’importe, après tout, tant on se laisse prendre par la solennité du spectacle. L’ordonnancement construit par Mickaël Phelippeau et Marcela Santander Corvalan  établit la progression du cérémonial.

Du bas la nef à l’entrée du chœur, la disposition des interprètes évolue, un temps en procession, un autre sur des estrades, dont la principale est installée à la croisée des transepts. Ce carrefour offre à Sébastien Daucé une vision complète et giratoire. On annonce l’arrivée du roi à Reims, puis la procession pour Anne d’Autriche, la mère de sa Majesté. Chaque étape est ainsi illustrée musicalement.

Panoplie d’instruments

L’entrée du roi en la cathédrale offre un défilé saisissant des instruments à vent, rythmé comme pour l’ouverture des cordes par le tambour de Lou Renaud-Bailly. Différents modèles de ces vents sont remisés, par familles, sur un des bas-côtés prêts à utilisation au fil du concert. Des flûtes aux sacqueboutes, les ancêtres des trombones, on retrouve des sons inusités. Aux accents pointus des cornets répondent les intonations mates du serpent et des bassons baroques.

L’arrivée de la Sainte Ampoule qui contient l’huile consacrée pour l’onction du roi  (Le saint chrême) est symbolisée par des globes lumineux portés par quelques maîtrisiens. Le décor est planté, au moment, où à l’extérieur, l’orage menaçant commence à gronder. Il ne pourra pas perturber l’enchaînement des étapes où se succèdent un éventail de formations : petits effectifs de voix, mixtes ou non, accompagnés ou a cappella ; parties instrumentales ; passages tutti…

Vocalement, l’ensemble est somptueux avec les interventions toujours au cordeau de leaders, tels la mezzo Lucile Richardot, qu’on ne présente plus à Caen, la soprano Caroline Weynants _ notamment remarquée dans « Les Histoires Sacrées » de Charpentier, en 2016 _ ou encore le baryton René Ramos Premier, vu dans « Songs », le programme de musique anglaise du XVIIe présenté par Correspondances en début de cette saison. Côté orchestre, le bonheur est aussi complet avec la crème des instrumentistes réunie par Sébastien Daucé. Il se dégage une délicatesse sonore cousue par des attaques d’une belle finesse.

Les jeunes chanteurs de la Maîtrise de Caen. (DR).

L’intérêt de ce concert se porte aussi sur les jeunes chanteurs de la Maîtrise de Caen. Avant eux, ce sont les maîtrisiens du conservatoire de Lyon et les Pages du Centre de musique baroque de Versailles, qui ont participé à ce sacre. La tâche est exigeante, en particulier dans les parties a cappella, mais leurs voix blanches enveloppent les difficultés sans coup férir. De même, ils participent du même élan collectif dans les différents passages de la Messe du Sacre, dont l’Ite Missa Est conclut ce moment unique vécu par un demi-millier d’auditeurs.

A l’image de l’averse orageuse au dehors, une pluie d’applaudissements se déverse dans la nef. Elle va durer. Vivat Correspondances !

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Le Sacre de Louis XIV, concert donné à l’église Saint-Nicolas, à Caen, le mardi 18 juin 2019. Il clôture la saison 2018-2019 au théâtre de Caen. aPrecision)

Voyage en Italie par le vol 1704

Vaclav Luks et son ensemble, le Collegium 1704, ont retrouvé la scène du théâtre de Caen pour un concert 100% italien. Son programme, « Il Giardino dei Sospiri » devait être le reflet d’un enregistrement tout frais sorti, avec la voix de Magdalena Kozena. Indisponible pour raison de santé, la mezzo-soprano tchèque a été remplacée au pied levé par Sara Mingardo. L’alto vénitienne a relevé brillamment le défi, le temps d’un aller-retour entre Aix-en-Provence, où elle répète, et Caen. Aux modifications de répertoire, le Collegium s’est adapté avec brio et grâce aérienne.

Vaklav Luks à la direction de son ensemble tchèque, le Collegium 1704. (DR).

Un soupir de déception parcourt  la salle, lorsque Patrick Foll annonce la défection de Magdalena Kozena, laissant à peine le temps au directeur du théâtre d’enchaîner sur une nouvelle rassurante. Le concert peut être maintenu grâce au concours de Sara Mingardo. La chanteuse italienne est en répétition pour le prochain festival d’Aix-en-Provence, avec le directeur de Pygmalion, Raphaël Pichon et le metteur en scène Romeo Castellucci. Elle a pu se libérer deux jours.

Evidemment, le programme est modifié. L’alto vient avec les partitions qu’elle possède le mieux. Ses propositions collent avec l’esprit du concert prévu, s’agissant d’un « Jardin des soupirs », où peuvent se mêler tout à la fois l’attente amoureuse, la quête mystique et le soulagement ou le bien-être. Le baroque italien excelle dans l’expression de ces sentiments. Et le jeune Händel, le germanique, n’a pas été le dernier à s’y fondre au cours de ses séjours dans la péninsule.

Sara Mingardo
Sara Mingardo.

Le démontre sa « Sinfonia » tirée de son opéra « Agrippina ». Elle ouvre le concert, avant l’entrée en scène de Sara Mingardo. Si la chanteuse a entendu le bref souffle du dépit, elle n’en laisse rien paraître. Un sourire radieux accompagne son salut. La scène caennaise l’avait accueillie en février 2017 pour « Le Triomphe du Temps et de la Désillusion » _ autre opéra d’Händel _ dans la production du Concert d’Astrée d’Emmanuelle Haïm. Elle y tenait le rôle de la Désillusion aux côtés du baryton américain Michael Spyres (le Temps) .

La voix Sara Mingardo n’a rien perdu de sa clarté. Son timbre subtilement modulé associe fraîcheur et maturité, avec des graves de velours. Vénitienne comme Vivaldi, elle sert magnifique la musique du « Prêtre roux », que ce soit dans la Cantate « Cessate amai cessate » ou le psaume « Nisi Dominus ». Dans ce dernier, le passage « Cum dederit » s’inscrit comme un grand moment d’une intense douceur entre le chant, les cordes de l’orchestre et le rythme à deux notes du clavecin.

Depuis dix ans, s’écrit une belle histoire de fidélité entre le Collegium 1704 et le théâtre de Caen depuis la belle production de « Rinaldo », mise en scène par Louise Moatti (1). L’ensemble de Vaklav Luks offre régulièrement un enchantement. La virtuosité de son premier violon Ivan Iliev ou de son violoncelle solo, Liber Masek, est à la mesure du son captivant d’équilibre dégagé par tout le groupe des cordes. Ainsi de « La Follia » d’Arcangelo Corelli dans un arrangement  de Francesco Geminiani, où, seul instrument à vent à s’inscrire dans  le tempo, le basson d’Adrian Rovatkay fait merveille.

Au fil du concert marqué aussi par des œuvres instrumentales de Domenico Sarro et Leonardo Vinci, Sara Mingardo interprète des airs d’opéra de Händel. Elle incarne Rinaldo puis la Cornelia de « Giulio Cesare », avant de devenir dans un bis répondant aux applaudissements d’un public définitivement emballé, un Serse dans le troublant et bouleversant  « Omba mai fu ».

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Concert donné le mardi 4 juin 2019, au théâtre de Caen.

  • (1) Le Collegium 1704 sera de retour la saison prochaine, avec son  ensemble vocal, le samedi 14 décembre 2019. Il interprétera « Le Messie » de Händel, dont vient de sortir un enregistrement chaleureusement accueilli par la critique.

Cirque-conférence musicale, un vrai poème!

Pour fêter ses vingt ans, le Poème Harmonique de Vincent Dumestre a opté pour un spectacle aussi insolite qu’électrisant. Associer au fil d’une déambulation musique pour partie sacrée et arts du cirque, il y avait de quoi tournebouler tout à la fois les connaisseurs du baroque et les amateurs d’acrobaties. Du théâtre de Caen l’église de la Gloriette, la démonstration a convaincu. Son titre « Elévations » lui collait parfaitement.

Vincent Dumestre et le Poème Harmonique (Photo Jean-Baptiste Millot)

Il est comme ça des projets un peu fous ! De ceux qui vous projettent dans une sorte d’inconnu, de pari    aussi. Car faire entendre des airs religieux de la Rome du XVIIe siècle, tandis qu’évoluent des circassiens, c’est chose rare sinon inédite. A l’occasion du vingtième anniversaire de son ensemble Le Poème Harmonique, Vincent Dumestre partage cette audace avec la compagnie MPTA (Les Mains, les Pieds et la Tête Aussi) de Mathurin Bolze.

D’un côté des cordes, y compris vocales ; de l’autre, des roues et un  trampoline. Tour commence dans les foyers du théâtre. Un air de procession entraîne dans une atmosphère à la fois pieuse et allègre. Se répondent les voix de la soprano Claire Lefilliâtre et du haute contre Bruno Le Levreur dans un chant à la Vierge. Les chanteurs et musiciens surplombent du deuxième balcon l’espace des foyers coupé par une scène.

Le public réparti de part et d’autre voit patienter celui qui va se révéler un virtuose de la roue Cyr, grand cerceau métallique. Juan Ignacio Tulan, artiste argentin danseur de formation, est comme « L’homme de Vitruve », le célèbre dessin de Léonard de Vinci avant d’animer l’agrès sur l’air de la chaconne de Tarquinio  Merula.  Avec une maîtrise confondante, il se joue des pieds et des mains pour dompter la force centrifuge qu’il impulse à la roue, qui, d’accessoire, se métamorphose en véritable partenaire. La musique participe de ce ballet ondoyant  fascinant.

Mathurin Bolze et sa roue (Photo Yiochi Tsukada)

Depuis cette entrée en conférence du cirque et de la musique, le dialogue se poursuit  dans la grande salle. Le célèbre et poignant « Lamento della Ninfa » tiré des Madrigaux de Monteverdi introduit et accompagne l’intervention de Mathurin Bolze. Imaginez en grand une roue, de celle d’une cage de hamster. La comparaison s’arrête là. Car de son usage, loin de galoper comme sur un tapis roulant, l’artiste en tire des figures et des postures élégantes et fluides.

– Photo de répétition: Christophe RAYNAUD DE LAGE –

Il évoque tout autant Chaplin pris dans les engrenages des « Temps modernes » qu’un homme invisible quand sa paire de chaussures trace des pas dans la roue encore en mouvement. Le tout dans un tempo subtil et rigoureux, qui a mis à l’épreuve la violoniste. Au moment d’entamer l’air de la Sonata Prima de Dario Catello, une corde a sauté (non pas « à sauter »).

L’incident passe presqu’inaperçu grâce à la solidarité spontanée des collègues de Fiona-Emilie Poupard. Mais la violoniste ne peut réparer qu’en direct. Ce qu’elle fait avec sang froid pour enchaîner à temps tandis que Juan Ignacio Tula entame une véritable performance qui tient à la fois du hula hoop que du derviche tourneur. C’est là sans doute où l’on touche, avec le « Lamento d’Arianna » (de Monteverdi à nouveau) cette démarche spirituelle suscitée par les cadences répétées, avec un final magnifique quand la roue achève ses ondulations comme un dernier soupir.

La dernière partie qui entraîne le public jusqu’à Notre-Dame de la Gloriette pourrait le laisser prévoir avec le chant pieux « In te Domine Speravi » interprété de façon éclaté dans l’église. D’élévations, il est effectivement question avec les voltigeurs de trampoline Mathurin Bolze, sorti de sa roue, et son alter ego, Karim Messaoudi, visage d’ange qui aurait pu inspirer Le Caravage.

 Sur les « Lamentations du premier jour » d’Emilio de’Cavalieri, le duo tisse une histoire  pleine de rebondissements spectaculaires au cœur d’un chœur qui n’en aura jamais vu autant. Elle entraîne vers un autre monde, les temps d’une suspension aussi éphémère que réconfortante. L’humour s’y révèle aussi spontané que candide. C’est beau, intelligent, respectueux. Les (éventuelles) réticences d’esprits chagrins allergiques à cette démarche iconoclaste ne sont que tempête dans un verre d’eau.

L’incident passe presqu’inaperçu grâce à la solidarité spontanée des collègues de Fiona-Emilie Poupard. Mais la violoniste ne peut réparer qu’en direct. Ce qu’elle fait avec sang froid pour enchaîner à temps tandis que Juan Ignacio Tula entame une véritable performance qui tient à la fois du hula hoop que du derviche tourneur. C’est là sans doute où l’on touche, avec le « Lamento d’Arianna » (de Monteverdi à nouveau) cette démarche spirituelle suscitée par les cadences répétées, avec un final magnifique quand la roue achève ses ondulations comme un dernier soupir.

La dernière partie qui entraîne le public jusqu’à Notre-Dame de la Gloriette pourrait le laisser prévoir avec le chant pieux « In te Domine Speravi » interprété de façon éclaté dans l’église. D’élévations, il est effectivement question avec les voltigeurs de trampoline Mathurin Bolze, sorti de sa roue, et son alter ego, Karim Messaoudi, visage d’ange qui aurait pu inspirer Le Caravage.

 Sur les « Lamentations du premier jour » d’Emilio de’Cavalieri, le duo tisse une histoire  pleine de rebondissements spectaculaires au cœur d’un chœur qui n’en aura jamais vu autant. Elle entraîne vers un autre monde, les temps d’une suspension aussi éphémère que réconfortante. L’humour s’y révèle aussi spontané que candide. C’est beau, intelligent, respectueux. Les (éventuelles) réticences d’esprits chagrins allergiques à cette démarche iconoclaste ne sont que tempête dans un verre d’eau.

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« Elevations », spectacle donné mercredi  22 et jeudi  23 mai 2019, au théâtre et à Notre-Dame de la Gloriette à Caen

Dans l’intimité de la musique française

Pour l’avant-dernier concert de sa 23e édition, le Festival de Pâques de Deauville a proposé un programme de musique française exclusivement. Il renvoie à cette période charnière fertile, dominée par les personnalités de Debussy puis de Ravel. D’autres noms s’y distinguent, comme Ernest Chausson, ou, météore dans le ciel musical, Guillaume Lekeu. Cette soirée intimiste a donné l’occasion d’entendre la belle voix d’Amandine Bré ; de mesurer la dimension pianistique de Théo Fouchenneret ; d’apprécier le jeu subtil du Quatuor Hanson.

Il avait l’âge, ou peu s’en faut en plus ou en moins, des interprètes du festival. Guillaume Lekeu avait 24, quand la fièvre typhoïde l’a emporté en 1894. Il  aurait pu rester le contemporain de Maurice Ravel, dont il était l’aîné de cinq ans. Le sort en a voulu autrement. De cette vie brève, celui qui fut le disciple de César Franck, a laissé quelques œuvres témoignant d’un talent déjà mûr.

Une première

Ainsi de cet Adagio pour orchestre à cordes écrit en 1891. L’œuvre est bouleversante sans être triste. Elle invite à la rêverie que peut susciter un paysage d’eau et de lumière. On l’associe à la musique de Wagner qu’admirait le jeune compositeur. C’est un autre jeune musicien, Julien Giraudet, qui a réalisé une version pour septuor. Il répondait à une commande d’Yves Petit de Voize, le directeur du festival.

Il en respecte les couleurs, les éléments de construction. Au Quatuor Hanson (Anton Hanson, Jules Dussap, Gabrielle Lafait, Simon Dechambre) s’associent l’altiste Raphaël Pagnon, Adrien Bellom au violoncelle et Simon Giudicelli. L’ensemble offre douze minutes hors temps, saisissant l’auditoire par une interprétation profonde et captivante.

Familier de Debussy, qu’il retrouvait souvent dans la maison ouverte aux musiciens de son beau-frère et peintre Henry Lerolle, Ernest Chausson n’en avait pas du tout le même tempérament. Cela n’empêchait pas une amitié forte marquée par une admiration réciproque, juste ternie pour une histoire de dettes, restée en suspens après la mort accidentelle de Chausson en 1899, une chute de vélo.

Feu d’artifice

Trois œuvres de l’un et l’autre, du temps où tout allait encore bien entre eux, sont inscrites dans ce concert. De Chausson, les « Quelques danses » pour piano et « Chanson perpétuelle » pour voix, quatuor à cordes et piano, révèlent un état d’esprit contrasté. On sait le compositeur inquiet sur son travail. Ces « Quelques danses » n’en laissent rien paraître par leur délicatesse et leur vivacité, ainsi que le traduit Théo Fouchenneret avant un final  en feu d’artifice.

La « Chanson perpétuelle », écrite en 1898, dans un moment d’euphorie, fait preuve d’un sentiment tout à l’opposé ! Elle est tirée d’un texte de Charles Cros (Poème de l’amour et de la mer), qui évoque la douleur d’une femme abandonnée.  La langueur des cordes, les échos du piano accompagnent avec justesse le timbre d’Amboisine Bré. Sa touche grave en « arrière son » ajoute à la tristesse de la mélodie.

De la Réunion à Madagascar

Entretemps, les qualités vocales de la lauréate des Victoires de la Musique classique 2019  ont brillé dans le « Nocturne pour voix » de Guillaume Lekeu. Elles s’épanouissent dans les « Chansons madécasses »  (chansons de Madagascar) pour voix, flûte et piano de Maurice Ravel (1926-1926). Cette œuvre emprunte à des textes du vicomte Evariste de Parny, né à l’île Bourbon (aujourd’hui La Réunion), en 1753.

Sa sensualité de ses poèmes ont inspiré Baudelaire. Mais de Parny se caractérise aussi par son opposition à l’esclavage, dont il constatait les horreurs dans les îles colonisées. Les trois poèmes mis en musique par Ravel portent sur ces deux aspects. « Aoua », lancé comme un cri de guerre souleva des remous lors d’une première exécution privée entre défenseur et adversaire du colonialisme.

« Nahandove » et « Il est doux » illustrent un monde plus exotique sous  un regard masculin, qui relègue malgré tout les belles dans un rôle conventionnel. Les mélodies par leur épure participent de cette portée érotique, à laquelle la voix d’Ambroisine Bré ajoute un trouble.

Le Quatuor à cordes opus 10 de Claude Debussy clôture le concert. C’est le seul du genre écrit par le compositeur de « La Mer ». Identifiable dès les premières mesures, l’œuvre (1893) annonce les chefs d’œuvre du musicien. Les quatre interprètes du Quatuor Hanson en font une lecture convaincante, sensible, nuancée, espiègle dans le deuxième mouvement, enthousiaste dans le dernier.

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Concert donné le vendredi 3 mai 2019, salle Elie-de-Brignac, à Deauville.

Debussy, Franck et deux des Six


Après Nicholas Angelich, c’est un autre « historique » du Festival de Pâques qui a enchanté la salle Elie-de-Brignac. Le violoniste Renaud Capuçon partageait l’affiche du 1er Mai avec le pianiste Bertrand Chamayou après de leurs jeunes collègues de l’ensemble à vent Ouranos et de l’Atelier de musique. On l’attendait dans la Kammermusik n°4 pour violon et orchestre de Paul Hindemith. Changement de programme. C’est avec les célébrissimes Sonates de Claude Debussy et de César Franck qu’a été assurée la première partie de cette soirée.

Les conséquences d’un accident de ski sont les raisons officielles, pour lesquelles Renaud Capuçon a dû renoncer à interpréter l’œuvre initialement prévue pour ce concert du 1er Mai. Elles ne lui ont pas laissé assez de temps pour peaufiner son travail sur la « Kammermusik » de Paul Hindemith (1895-1963). Les mélomanes intéressés par le compositeur allemand, naturalisé américain, auront eu la possibilité d’entendre une autre de ses œuvres, le lendemain jeudi 2 mai.

Le violoniste s’est donc rabattu sur deux « tubes » du répertoire, avec la complicité de Bertrand Chamayou, par ailleurs invité pour l’ « Aubade pour piano et orchestre » de Francis Poulenc. La Sonate pour piano et violon n°3 en sol mineur (1917) de Claude Debussy et la Sonate de César Franck en la majeur (1886) comptent parmi les chefs d’œuvre du genre avec la deuxième Sonate de Gabriel Fauré.

Après l’année Debussy

Elles font aussi partie du répertoire de prédilection des deux musiciens. Ils ont eu, par exemple, l’occasion d’enregistrer ensemble à l’occasion du centenaire de la mort de Claude Debussy, l’an dernier, en 1918. Cette Sonate n°3 est d’ailleurs la dernière œuvre du compositeur. Il est très malade quand il l’écrit. A la création, salle Gaveau, en mai 1917, pour le Foyer du soldat aveugle il fait sa dernière apparition publique.

En dépit d’élans lumineux, la Sonate dégage des sentiments angoissés. Sa tonalité est sombre, voire secrète. Toujours élégant, le violon de Renaud Capuçon , rend merveilleusement perceptibles les nuances de cette œuvre assez brève (trois mouvements en douze minutes environ). Le piano de Bertrand Chamayou y répond avec la franche clarté qui caractérise son jeu fin.

Ces qualités se retrouvent sans surprise dans la Sonate de César Franck. Ecrite vers les dernières années de sa vie, cette pièce est tout à la fois resplendissante et émouvante. Le compositeur l’a dédicacée à son compatriote le violoniste belge Eugène Ysaÿe. La phrase initiale du premier mouvement est tout de suite identifiable confère un côté proustien, dont les deux musiciens s’acquittent avec brio.

Ballet

Leur interprétation des deux Sonates montre à quel point un concert en direct reste un moment unique. La deuxième partie de la soirée offre en plus le plaisir d’entendre des œuvres moins diffusées. On connaît « Le Bœuf sur le toit » de Darius Milhaud. « La Création du monde », est un autre volet de son écriture expressive, magnifiée par les sonorités des cuivres et des vents (ah, ce saxophone !) et des recherches rythmiques tout à fait séduisantes.

L’influence du jazz, que le compositeur découvre au cours d’un séjour à Harlem, en 1922, est évidente. Milhaud en fait son miel avec ses accents à la Gershwin _ son cadet de six ans _, que saura aussi exploiter un Georges Delerue. Une commande des Ballets Suédois permet au compositeur de mettre en musique les impressions qu’il rapporte des Etats-Unis. Un livret de Blaise Cendrars donne corps à cette « Création du monde ». La première représentation a lieu dès 1923 avec des décors et costumes de Fernand Léger.

On aimerait pouvoir imaginer ce qu’a pu donner le spectacle dans son entier. Mais la version de concert des dix-sept musiciens de l’Atelier de musique et de l’ensemble offre ici un souvenir épatant. La direction de Pierre Dumoussaud, sautillante et imagée y participe. Il enchaîne avec l’Aubade pour piano et orchestre d’un autre membre du fameux Groupe des Six, Francis Poulenc.

Concerto chorégraphique

L’œuvre est inspirée du sort de la déesse Diane et de sa solitude. Le compositeur en parle comme d’un « concerto chorégraphique » pour danseuse (ce sera Bronislava Nijinska, la sœur de Nijinski) et dix-huit instruments. L’effectif relativement réduit répond au lieu de la création, en 1929, un salon de l’hôtel du Vicomte de Noailles. N’empêche, la partition de Poulenc fait sonner l’orchestre comme deux !

Le compositeur exploite là aussi les richesses sonores des pupitres des cuivres et vents. Le piano de Bertrand Chamayou n’est pas en reste avec des exploits virtuoses introduits par une toccata explosive. Pierre Dumoussaud en perd presque sa chemise, tandis que le pianiste apporte une dernière touche à cette interprétation.  Elle ne manque pas non plus de moments tranquilles. Déjà monté haut après la première partie du concert, l’applaudimètre atteint un nouveau seuil. Ce qui vaut un rappel apprécié.

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Concert donné le mercredi 1er mai, salle Elie-de-Brignac, à Deauville.