« Tarquin », mise à nu d’un fantôme

La compagnie La vie brève se singularise par des spectacles originaux où mots et notes de musique s’enchevêtrent subtilement. Avec « Tarquin », elle fait pénétrer dans ces zones troubles où le mal s’accommode de l’esthétique artistique. Bourreau et mélomane ne forment pas nécessairement un oxymore. « Tarquin », en référence au despote, dernier roi de Rome, entraîne dans l’Amérique du Sud, où des Nazis ont trouvé refuge. Sans la nommer, la personnalité du sinistre criminel Josef Mengele plane sur ce spectacle, où le burlesque agit comme une soupape.

Lire la suite « Tarquin », mise à nu d’un fantôme

L’adieu à Venise de Goldoni

De Carlo Goldoni (1707-1793), on connaît surtout « Les Rustres » ou « La Villégiature ». Beaucoup moins « Une des dernières soirées de Carnaval » (1762) que sort pertinemment de l’oubli le metteur en scène Clément Hervieu-Léger. La pièce marque une étape fondamentale dans la carrière du dramaturge en rivalité avec le comte Gozzi sur la scène vénitienne. Il se résout à rejoindre Paris, où son théâtre sera, espère-t-il, mieux compris. Son public ne l’a pas suivi, lorsque, abandonnant le style de la Commedia dell’arte, il a orienté le genre de la comédie vers une ligne plus réaliste, plus satirique. « Une des dernières soirées » est comme un adieu en forme de manifeste.

©Brigitte Enguerand

Lire la suite L’adieu à Venise de Goldoni

« Un ennemi du peuple »: l’épreuve de vérité

En partenariat avec les Boréales de Normandie, le théâtre de Caen accueille jusqu’à ce soir « Un ennemi du peuple », la pièce d’Henrik Ibsen dans une mise en scène de Jean-François Sivadier. L’œuvre du dramaturge norvégien prend un éclairage nouveau au regard d’un monde en proie à l’urgence écologique, à la crise des représentativités, aux émotions incontrôlées. Autour d’un Nicolas Bouchaud essoré et essorant, toute une troupe épatante transforme sans ménagement cette tragédie en une farce grinçante.

Peter Stockmann (Vincent Guédon) et son frère Tomas (Nicolas Bouchaud): tout sépare le préfet et le médecin. (Photo Jean-Louis Fernandez)
Peter Stockmann (Vincent Guédon) et son frère Tomas (Nicolas Bouchaud): tout sépare le préfet et le médecin. (Photo Jean-Louis Fernandez).

« Un homme fort, c’est… » On n’a pas la réponse, la chute d’une poche d’eau suivie d’un noir complet laisse chacun dans l’expectative. Avec Sivadier, dont le théâtre de Caen, a reçu plusieurs mises en scène, le final d’« Un ennemi du peuple » a la force d’un couperet. Qui menace « celui qui dit la vérité », comme le chante Guy Béart.

De retour dans sa ville natale, le médecin Tomas Stockmann en fait une station thermale, promesse de prospérité pour la cité. Seulement, les eaux se révèlent contaminées par des bactéries. Le praticien veut en informer la population. Houstad, le rédacteur en chef du « Messager du Peuple » est prêt à publier les analyses.

Tomas Stockmann croit en la vertu de l’information. Pour lui, il ne fait pas de doute que ses concitoyens lui en sauront gré. Il se heurte à son préfet de frère qui met en balance les risques ruineux qui menacent la ville : une contre publicité préjudiciable et des travaux trop lourds pour les finances locales. Peter Stockmann a tôt fait de retourner l’opinion, avec la complicité du journaliste et de l’imprimeur Aslaksen, représentant des petits propriétaires. Tous deux ont fait volte-face.

Peut-on avoir raison contre tout le monde ? Echaudé par ce renversement  de situation, qu’il était loin de deviner, Tomas Stockmann finit par s’en persuader. Mais, à l’image des eaux thermales, ses sentiments altruistes se font contaminer au fil d’une diatribe contre cette « majorité compacte », cette plèbe ignorante et moutonnière.

La mise en scène de Jean-François Sivadier se déploie sur tout l’espace qu’offre le plateau du théâtre de Caen. Un espace largement ouvert surmonté de deux grands lustres et qui déborde aussi sur la salle d’où peuvent surgir les protagonistes. Introduite par la musique associée au film « 2001: ‘Odyssée de l’espace », les premières mesures du poème symphonique de Richard Strauss « Ainsi parlait Zarathoustra »(1), soulignent )la phase favorable à Tomas Stockmann.

Mais la même œuvre interprétée avec des couacs et des canards _ délicieuse et redoutable spécialité d’orchestres anglais _ sent la catastrophe pour le médecin. Faute de salles municipales disponibles _ comme par hasard !_, il réussit à organiser une réunion dans un théâtre. Au sens figuré comme au sens propre, car le spectateur se trouve là associé. Parvenant à reprendre  de micro à ses opposants, Tomas Stockmann se lance dans cette harangue que ne veut pas entendre son auditoire et lui vaut d’être qualifié d’ « ennemi public ».

Le show de Bouchaud est époustouflant. On l’a vu pitre quand il se joue du pouvoir représenté par la casquette et la canne du préfet son frère. Cette fois, il incarne un Tomas Stockmann exalté, l’œil fiévreux, sûr de sa vérité et emporté dans flot de paroles où tout le monde en prend pour son grade. L’absence de courage, le conformisme sont ses cibles avec les risques de réversibilité, soupçonne-t-on. L’élite éclairée peut tourner au despote populiste.

Le texte brûlot d’Ibsen (1883) trouve des résonnances avec les lanceurs d’alerte d’aujourd’hui tout autant que les « fake news » de réseaux sociaux. Jean-François Sivadier lui donne aussi une actualité avec des passages de « La Violence : oui ou non » de l’essayiste Günther Anders, l’auteur de « L’Obsolescence de l’homme ». De même, il emprunte des citations de Michel Foucault dans les propos rapportés sur l’éducation par Petra Stockmann, fille de Tomas.

Jeanne Lepers joue avec tact et sobriété ce personnage de Petra. Elle et sa mère Katrine (excellente Nadia Vonderheyden) donnent aux rôles féminins  un contrepoids subtil au patriarcat dominant. Ils tranchent avec les attitudes à courte vue d’un Houstad, prompt à répondre aux désirs préfectoraux et à ne pas heurter son lectorat, ou d’un Aslaksen, dont la modération affichée confine à la couardise. Sharif Andoura et Eric Guérin rendent leurs personnages experts en retournement de veste, tandis Vincent Guédon donne à Peter Stockmann la dimension arrogante d’un préfet soucieux des intérêts de son cercle fortuné.

C’est bien une question d’argent qui se joue. La velléité révolutionnaire d’un Billing (Cyprien Colombo), qui soutient le médecin, s’efface derrière une demande d’emploi de greffier à la mairie. Il faut bien vivre. Tomas Stockmann lui-même espère bien assurer les arrières de son épouse avec la fortune de son beau-père. Le tanneur Morten Kill est une forte personnalité en bisbille avec les autorités locales. Perruque à la Trump, Cyril Bothorel est ce personnage colérique, dont Stockmann n’est pas au bout de ses (mauvaises) surprises.

Ce même Cyril Bothorel est aussi ce capitaine Horster, finalement le seul homme resté proche du médecin isolé, boudé par sa clientèle. C’est lui qui lui a trouvé ce théâtre pour la réunion publique. Dans la salle plongée dans le noir était simulé comme un itinéraire clandestin, guidé par la voix du comédien évoquant l’histoire du théâtre caennais. C’était avant l’essoreuse de ce monologue torrentiel, inscrit comme un des grands moments de cette production.

(1) Associée au film de Stanley Kubrick (1968), cette musique a également servi de générique à l’émission politique « A armes égales », qui a marqué l’histoire de la télévision en France. Créée par Michel Bassi, Alain Duhamel, André Campana et Jean-Pierre Alessandri, elle a été diffusée sur la première chaîne de l’ORTF de février 1970 à mars 1973.

___________________________________________________________

« Un ennemi du peuple », au théâtre de Caen, mardi 19, mercredi 20 et jeudi 21 novembre 2019.

Devos par Morel : la voie de son maître

Y’a pas de doutes, c’est bien du Devos ! François Morel régale le public du théâtre de Caen dans un hommage aussi filial que personnel au géant belge. Sa venue sur la scène caennaise est chargée d’une émotion particulière. Le comédien couronné récemment par un Molière y célébrait mardi la centième représentation de son spectacle. Et c’est dans cette même salle, que l’étudiant en arts du spectacle qu’il était à la fac de Caen, a découvert les Zouc, Guy Bedos et… Raymond Devos.

Francois Morel et Antoine Sahler, une folle complicité. (Photo. M. Toussaint).

Raymond Devos avait l’art de pousser les mots jusqu’à l’absurde avec une évidence qu’il savait débusquer comme nul autre. Avec à la clé, un fou-rire garanti. L’artiste s’inscrivait dans une lignée, dans laquelle on peut associer tout à trac l’équipe des Branquignols, Pierre Dac et Francis Blanche, Poiret et Serrault, mais aussi un autre Raymond, le Queneau des « Exercices de style ».

Toute une crème comique, qui savait monter les mots en neige, les faire mousser à partir d’un rien, même trois fois rien. Ainsi d’une expression courante dès lors à bon compte fructifiée. Devos a régné en maître sur cette planète. Il était bien normal que Dieu lui-même le convoquât, via Saint Pierre, pour se désennuyer.

Ce qu’il n’avait pas prévu le Créateur c’est que notre Devos, guère dévot, ne pouvait dès lors plus douter de l’existence du Très Haut. Lequel, magnanime, renvoie sur terre le clown belge. François Morel introduit ainsi son spectacle. En Commandeur orageux, il raconte sa divine rencontre avec Raymond Devos, lui-même. De quoi, en un sens, rester interdit.

Costume sombre et nœud papillon noir, chaussettes rouges, comme son alter ego Antoine Sahler, pianiste à la voix haute et traînante, François Morel investit l’univers de son maître. Il n’en emprunte pas la voix, mais suit la voie (vous voyez ?) de ses textes à l’infernale logique. Ah l’exercice des « Sens dessus dessous » à vous donner le tournis !

Le comédien ressuscite les sketches fameux du fabuleux jongleur de mots _ « Mon chien c’est quelqu’un », « Caen » évidemment ( !), « Je zappe » jusqu’au magnifiquement cruel « J’ai des doutes », qui donne son titre au spectacle. Et au passage, la « Musique caressante » qui en a fait un Devos acteur dans le « Pierrot le fou » de Godard.

Une version très particulière de la « Truite » de Schubert. Au risque d’amendes!… (Photo. M. Toussaint).

D’enchaînement en enchaînement, avec la complicité pianistique _ mais pas que _ d’Antoine Sahler, François Morel s’approprie le monde de Devos. Le Deschiens apparaît en surface pour des moments désopilants avec « Le clou » et surtout le numéro musico-éthylique de « La truite », aux lointains échos de « L’eau ferrugineuse » de Bourvil ou de « La pub du gin » d’Henri Salvador.

Tel un fantôme bienveillant, Devos, représenté par une marionnette, se fait entendre. Ce sont des extraits de la mythique émission de Jacques Chancel, « Radioscopie ». Des mots simples et touchants sur le rire et sa nécessité. Introduits puis relayés par la chanson « Je hais les haies… qui nous emmurent et les murs qui sont en nous ».

Là encore, Devos troussait des poèmes fulgurants. Des sortes de haïkus drolatiques. On n’en attendait pas moins de cet homme à la silhouette de sumo et au maquillage de scène très japonisant. C’est tout cela que reconstitue François Morel avec son style parsemé de trouvailles sensibles, telles ces quelques notes d’ouverture sur l’air du « Clown » de Gianni Esposito.

Et d’un clown à l’autre, on participe de cette folie jubilatoire. Sor…tilège de l’humour.

________________________________________________________________________________

« J’ai des doutes », représentations au théâtre de Caen, du mardi 11 au dimanche 16 juin. A guichet fermé. Mais il est rare que quelques places ne se libèrent pas. Rens. 02 31 30 48 00.

« Miranda », la noyée était en noir

e Miranda, seul personnage féminin de l’ultime pièce de Shakespeare, « La Tempête », la librettiste Cornelia Lynn et la metteure en scène Katie Mitchell ont tiré une libre adaptation contemporaine. Elles en ont fait un drame musical sur des partitions d’Henry Purcell sélectionnées par Raphaël Pichon pour son ensemble Pygmalion. « Miranda » est une œuvre intense.  Son effet de surprise bouscule l’ordre patriarcal comme une nécessité vitale. La distribution et l’orchestre sont au top.

Miranda (Kate Lindsey), la "noyée" vient régler ses comptes avec son père Prospero (Henry Waddington). Photo Pierre Grosbois.
Miranda (Kate Lindsey), la « noyée » vient régler ses comptes avec son père Prospero (Henry Waddington). Photo Pierre Grosbois.

Le théâtre et son double musical constituaient à l’époque de Purcell (1659-1695) un genre appelé semi-opéra. Katie Mitchell et Cornelia Lynn le reprennent à leur compte dans une création transposée dans l’Angleterre d’aujourd’hui. Elles ont élaboré une trame à partir de la personnalité de Miranda, la fille de Prospero dans l’œuvre de Shakespeare, dont elles imaginent un retour plusieurs années après la fin de la pièce.

Cette intrigue se calque sur un choix de musiques de Purcell. Raphaël Pichon a puisé notamment dans « The Tempest », évidemment inspirée du dramaturge élisabéthain; aussi dans « The Fairy Queen » et autres œuvres de scène du compositeur. S’y ajoutent quelques pièces vocales et instrumentales de Matthew Locke et aussi d’anonymes.

Commando

L’intérieur d’une chapelle moderne et dépouillée. Seuls quelques tableaux géométriques rompent la sobriété de béton. Un office funèbre se prépare. La défunte est Miranda. Partie en mer, on ne l’a pas revue. La thèse du suicide entretient les commentaires. D’emblée, la tension est palpable. Prospero est irritable. Anna, sa jeune épouse enceinte, en subit les conséquences. Anthony, le fils de la noyée, est mutique. Ferdinand, le mari, est décomposé par son brusque veuvage.

On s’avance vers une cérémonie dominée par le chagrin. Mais des signes menacent l’ordonnancement : des bruits de bousculade au dehors ; l’incursion d’une jeune femme qui veut s’emparer du portrait de la disparue. Soudain surgit une mariée, le visage masqué de noir sous le tulle. Elle brandit un pistolet. Elle n’est pas seule. L’accompagne quatre personnes, cagoules et vêtements sombres, tel un commando d’indépendantistes corses. Elles tiennent en otage l’assemblée, qui va devoir entendre la véritable histoire de Miranda.

On devine sous le voile la « noyée ». Elle a simulé sa disparition pour mettre Prospero  devant ses responsabilités d’un père mal aimant, indifférent au viol qu’elle a subi _ l’auteur semble bien être Caliban le serviteur de la maison _, un père enfin empressé d’imposer un mariage précoce. Il en faudrait plus pour ébranler le patriarche, au contraire d’un mari suppliant. L’espoir vient du jeune Anthony qui retrouve sa mère ; d’Anna aussi qui veut envisager l’avenir avec Prospero et leur enfant à naître. Mais ce sont de sombres desseins qui animent le père de Miranda. A la mesure des désillusions d’un temps qu’il a cru égoïstement heureux.

Féministe

La musique s’immisce somptueusement poignante tout au long de ce drame où le jeu théâtral superpose l’action présente et l’évocation du passé, où au noir du deuil se substitue le noir vengeur et, finalement, libérateur. Il témoigne d’une défense en quête d’un amour désespéré de la part d’une jeune femme qui n’a que le tort de susciter les regards masculins.

La création de « Miranda », il y a dix-huit mois à l’Opéra Comique, a divisé la critique parisienne. Le propos volontairement féministe de Katie Mitchell a indisposé certaines plumes. On peut s’en étonner devant la sincérité de la démarche, qui concerne tout le monde, dans un spectacle tenu de bout en bout. La voix de la mezzo Kate Lindsey offre à Miranda cette plainte rageuse de larmes bridées.

Katherine Watson, soprano, incarne une Anna touchante d’attention et d’embarras mêlés. Son « Alleluia », dont elle prend le relais d’un Anthony trop ému (belle prestation inspirée du jeune Arsène Augustin de la Maîtrise de Caen), est magnifique d’intensité. Romain Bockler est parfait en pasteur réconciliateur contrarié. Son rôle de Ferdinand est limité, mais le ténor Rupert Charlesworth dévoile un timbre remarquable de nuances. Henry Waddington a toute l’autorité d’un chef de famille, ébranlé au final.

Raphaël Pichon dirige un chœur et un orchestre au mieux de leur forme. Ils assurent  une concentration sans répit par des continuos et rythmes sans failles (les tambours de la procession funèbre) et des phrasés lumineux des cordes. Ce qui n’est pas un moindre exploit dans une atmosphère de demi-jour qui enveloppe ce semi-opéra.

__________________________________________________________________

« Miranda », représentations données mardi 23 et mercredi 24 avril 2019 au théâtre de Caen.

« Un instant », magie à remonter le temps


Après avoir affronté avec succès « Les Frères Karamazov », le roman-fleuve de Dostoïevski, Jean Bellorini revient à Caen avec un autre exploit : porter au théâtre l’écriture de Marcel Proust. Certes, il ne s’agit que des premières pages de « La recherche du temps perdu », où l’auteur évoque la mort de sa grand-mère. Placée en regard des propres souvenirs de la comédienne Hélène Patarot, rescapée des « boat people », l’introspection proustienne est partagée avec le comédien Camille de la Guillonière. Le spectacle offre une réflexion poignante et pénétrante sur la disparition d’un être cher.

Hélène Patarot et Camille de la Guillonnière, les deux comédiens de « Un Instant ». (photo Pascal Victor/ArtComPress)

La chance sourit aux audacieux, dit-on. Jean Bellorini est de ces metteurs en scène qui osent. Avec discernement. Une fois de plus, le directeur du Théâtre Gérard-Philipe, à Saint-Denis, convainc. Comme il avait pu le faire avec « La Bonne Âme du Se-Tchouan » de Bertold Brecht, puis « Karamazov », accueillis au théâtre de Caen, respectivement en janvier 2015 et en décembre 2016. C’est lui aussi, qui a réalisé la mise en scène de l’opéra « Rodelinda » par le Concert d’Astrée d’Emmanuelle Haïm, vu en début de cette saison 2018-2019.

Franchement, on pensait le monument de la littérature qu’est « La Recherche » réservé à la lecture seule, voire en public _ comme cela a pu se faire avec une certaine réussite. Le style de Proust avec ses longues phrases serpentant jusqu’au plus profond des impressions et des sentiments humains ne laissait pas imaginer une adaptation théâtrale. Jean Bellorini démontre le contraire.

Chaises et cube

« Un instant », le titre du spectacle signifie que loin de s’étendre sur les 3 000 pages du volume, le metteur en scène s’attache aux premières feuilles. L’évocation des années d’enfance, concentrées là sur l’aïeule de l’écrivain, est suffisamment dense pour une mise en scène. On y retrouve la patte de deux complices de Jean Bellorini, le comédien Camille de la Guillonnière, et Macha Makeïeff qui signe les costumes et le décor.

Un décor à l’univers onirique. (Photo Pascal Victor/ArtComPress)

D’abord en sourdine, la voix de Léo Ferré monte progressivement. « Avec le temps… » Dans le clair-obscur d’un espace qui tient du hangar ou d’une église désaffectée, tout un amoncellement de chaises, qui en en fond de scène monte jusqu’aux cintres. Côté jardin, une verrière ; côté cour, en suspension une pièce cubique accessible par une échelle. Eclairée et tapissée de rouge, elle représente la salle ou se réfugiait Marcel Proust, enfant. Tout cela crée commun univers onirique, un siège des souvenirs, dont l’enchevêtrement des chaises vides (symboles des disparus ?) pourrait bien s’assimiler aux circuits des neurones activés par l’exercice mémoriel.

Nem et madeleine

C’est bien à quoi s’est attaché Jean Bellorini en invitant Hélène Patarot à se plonger dans sa propre enfance et à l’évocation de  sa propre grand-mère. La comédienne, d’origine vietnamienne, est arrivée en France, à l’âge de trois ans, parmi les réfugiés des « boat people ». Le nem est à l’actrice ce que la madeleine est à Marcel Proust. Là, ce n’est pas la mémoire olfactive et gustative du petit gâteau bombé et rainuré qui déclenche la démarche introspective de l’écrivain. Mais le seul fait de se pencher pour ajuster le bouton d’une bottine. D’un seul coup, l’auteur est envahi par la prise de conscience que sa grand-mère chérie n’est plus.

Le récit personnel d’Hélène Patarot, au cours d’un échange avec Camille de la Guillonnière, donne une atmosphère durasienne à cette introduction. Puis, la langue de Proust monte comme une marée. Excellemment portée par les voix des deux comédiens, elle envahit le plateau et offre, par cette magie inégalable des mots, une communion d’émois et de sensations. Elle touche au cœur et mouille les yeux. Les interventions musicales de Sébastien Trouvé, guitare en direct et (ou) bande enregistrée, s’intègrent subtilement dans ce climat quasi hypnotique où, comme Proust, on se prend à « vouloir convaincre les sceptiques que la mort est une maladie dont on revient »…

________________

« Un instant », représentations donnée au théâtre de Caen, mardi 26 et mercredi 27 mars 2019.

« Heptaméron, histoires d’amour à mort


Même si son nom a été attribué à un lycée d’Alençon (1), Marguerite de Navarre (1492-1549) demeure une écrivaine méconnue. Son frère cadet, François 1er, lui fait toujours de l’ombre. Le politique l’emporte sur la femme de lettres. En amoureux de la langue française Benjamin Lazar remet en perspective la place de celle qui fut la protectrice de Rabelais. Avec le concours de la compagnie des « Cris de Paris », le metteur en scène jette des ponts entre les récits de son « Heptaméron » et les chants de la Renaissance italienne, à l’aube de l’opéra.

(Photo Simon Gosselin).

Avec Benjamin Lazar, on n’est jamais à bout de nos surprises. S’il s’intéresse à Marguerite de Navarre, c’est parce que la « dixième Muse », comme on l’a dénommée en son temps, a laissé une grande œuvre poétique et théâtrale, qu’expédia pourtant en quelques lignes le Lagarde et Michard des lycéens « babyboomers ». Or, on lui doit une langue aussi nette que raffinée qui pose les jalons du classicisme français (2).

« L’Heptaméron » se calque sur le modèle de dix fois dix nouvelles du « Décameron » de Giovanni Boccacio (1313-1375),  sauf que Marguerite de Navarre, rattrapée par la mort, n’a pu dépasser les 71 récits en sept chapitres. L’ouvrage prend prétexte de pluies diluviennes qui contraignent un groupe d’hommes et de femmes à rester confinés dans une abbaye. Pour se distraire, entre deux offices religieux, chacun y va de son histoire.

Sept nouvelles jalonnent le spectacle « Heptaméron, récits de la chambre obscure », cinq sont de Marguerite de Navarre, une est issue de l’œuvre de Boccace, la septième est adaptée de « Vies des dames illustres » de Brantôme (1537-1614). Une scène en pente, percée de trappes ; en fond, un rideau translucide et ondulé ; côté cour, une double échelle ; côté jardin, accrochés à un portant, plusieurs instruments de musique : le décor est conçu comme une métaphore de l’imaginaire (la camera obscura des peintres), aiguillonné aussi bien par des fictions que par des situations oniriques, dont on sait qu’elles peuvent abolir les frontières du temps et de l’espace.

Des mots et des chants. (Photo Simon Gosselin)

Le silence de l’introduction est rompu par le bruit des pas de jeunes gens, tels des étudiants. Ils disposent sur la scène des feuilles de papier, textes et partitions ( ?), tandis qu’un écran diffuse des images de fortes intempéries. Cheveux longs bouclés, jean et chemise de bûcheron ceinte autour de la taille, une comédienne (Fanny Blondeau) évoque avec les mots de Marguerite de Navarre le sort tragique d’une muletière qui refusa de céder aux assauts d’un valet.

A voix nues

Ce conte en ouvre d’autres. D’amours véritables, eux, mais contrariés sinon punis. On ne plaisante pas avec l’ordre social, surtout si c’est une femme qui le transgresse. A la beauté du style, Marguerite de Navarre offre une réflexion que ne manqueraient de se saisir les féministes d’aujourd’hui. En contrepoint de ces récits, Geoffroy Jourdain, directeur musical des Cris de Paris, a sélectionné des madrigaux de compositeurs italiens (Monteverdi, Rossi, Gesulado…). Les guerres d’Italie (victoire à Marignan, 1515 ; défaite à Pavie, dix ans plus tard) ont aussi contribué à développer le mouvement de la Renaissance italienne en France.

Des récits aux fins tragiques… avec en échos des madrigaux superbement chantés par les interprètes des Cris de Paris. Photo Simon Gosselin).

Ces madrigaux sont autant de plaintes portés à voix nues par huit chanteuses et chanteurs dans un équilibre de timbres finement soupesé. Et si on a tendance à retenir les voix de soprano _ mention quand même à Michiko Takahashi _, il faut saluer l’excellence du baryton-basse Virgile Ancely qui apporte une ligne grave magnifique. Le chanteur faisait partie de la distribution de l’ « Orfeo » de Rossi par l’Ensemble Pygmalion, vu au théâtre de Caen, il y a deux ans.

Entre veille et sommeil

Cette alternance de contes et de chants est bousculée par les interventions singulières de Geoffrey Carey. Silhouette longiligne, allure de professeur distrait, il raconte des histoires à dormir debout, de celles qui, entre veille et sommeil, vous transportent dans un monde loufoque. Ainsi d’un canard, ou plutôt d’une canne, dont son personnage est tombé amoureux ; ou de la façon d’attraper des lézards avec un miroir. Il parle même de salamandre. On n’y voit pas un hasard. C’était l’emblème de François 1er.

Geoffrey Carey et Fanny Blondeau, les conteurs (Photo Simon Gosselin).

La chambre obscure, par analogie à la pièce réservée au repos nocturne, invite au rêve. L’atmosphère créée par la mise en scène de Benjamin Lazar y contribue avec notamment des intermèdes dans une langue aussi étrangère qu’étrange. Par delà les fins dramatiques des contes _ les histoires d’amour finissent mal en général, dit la chanson _, il y a entre les mots de Marguerite de Navarre et la poésie des madrigaux une musicalité qui fonde à la fois l’originalité et la réussite de ce spectacle.

____________________________________________________

  • (1) Marguerite de Navarre fut en premières noces l’épouse de Charles IV, duc d’Alençon.
  • (2) L’édit de Villers-Côterets (1539) a fait du français la langue officielle du royaume.

« Heptaméron, récits de la chambre obscure » par le Théâtre de l’Incrédule et Les Cris de Paris, spectacle donné mardi 12 et mercredi 13 mars 2019, au théâtre de Caen. « ,newColor: »n

« Thyeste », sous le soleil noir de la barbarie

Avec « Thyeste », l’audacieux metteur en scène Thomas Jolly offre à découvrir une des tragédies les plus sinistres de l’histoire. On la doit au philosophe latin Sénèque. Il est difficile de rester stoïque devant le déferlement de cruauté que suggère cette pièce. Elle a été la grande affiche de la Cour d’honneur du dernier festival d’Avignon. Accueilli actuellement au théâtre Caen, le spectacle conserve cette force à couper le souffle.

Les retrouvailles des deux frères, Thyeste (Damien Avice) et Altrée (Thomas Jolly). Jusqu’ici tout va bien… (Photo Jean-Louis Fernandez).

Il y aura quatre ans à la fin de l’année, Thomas Jolly faisait sensation au théâtre de Caen avec « Henri VI » de Shakespeare. C’était juste au moment des attentats du Bataclan. Jouer ou pas, la question s’était posée. Le metteur en scène avait répondu positivement dans un texte exemplaire de réflexion et de lucidité, avant donc de partager avec le public une aventure théâtrale de dix-huit heures, le temps d’un week-end.

La démesure d’un Shakespeare convient à Thomas Jolly, aussi bien comme comédien que comme metteur en scène. Avec Sénèque, dont le théâtre a bien dû inspirer le dramaturge élisabéthain, l’artiste normand voit encore le moyen d’appuyer là où ça fait mal, quand l’humain perd son humanité. L’histoire croule sous les exemples et ça n’est pas fini.

Thyeste dans son palais d’Argos sous une main géante (Photo Jean-Louis Fernandez).

Thomas Jolly endosse le rôle d’Atrée, frère jumeau de Thyeste, auquel il prépare une incroyable vengeance. Il faut dire que sur la famille pèse une lourde hérédité de violence. Pelops, leur père qui n’était pas un modèle de vertu, n’en avait pas été moins sacrifié par son propre géniteur. Tantale, leur grand-père donc, l’avait mitonné pour le servir aux dieux venus banqueter chez lui !

La malédiction de Tantale

Mal lui en avait pris. Frappé de damnation, Tantale avait été expédié au Tartare condamné à souffrir de soif et de faim. Dès qu’un steak, des fruits ou de l’eau fraîche apparaissaient à portée de main, ces aliments s’éloignaient irrémédiablement. C’est cette malédiction qui introduit la pièce. Tel un  Dark Vador, à la voix de stentor, Eric Challier est ce Tantale racontant ses malheurs.

Le ton est donné. L’atmosphère est pesante, accentuée par deux sculptures monumentales, une tête couchée bouche ouverte et une main, par une musique tenace aussi, dominée par les percussions. S’y succèdent des monologues descriptifs par les voix : rauque de la Furie (Annie Mercier), longue chevelure en bataille, robe tachée de sang, maquillage outrancier ; « rapeuse » (1) d’Emeline Frémont, en sweat et kilt, qui représente à elle seule le chœur dans une chorégraphie de traits de lumière; presque doucereuse du Messager (Lamya Regragui).

Annie Mercier incarne une Furie pousse-au-crime (Photo Jean-Louis Fernandez).

Les récits racontent comment Thyeste a séduit la femme d’Altrée et l’a persuadée de voler la toison d’or dans les étables de son mari. La possession d’un bélier ainsi paré était la condition décidée par Jupiter pour prétendre au trône du royaume d’Argos que se disputaient les deux frères. La tricherie de Thyeste n’est pas du goût de Jupiter. Pour le signifier, le dieu ordonne au soleil de faire demi-tour. Atrée prend le pouvoir et envoie son frère en exil.

Double couronne

Et volte face, on croit le roi d’Argos retrouver ses repères moraux. Il fait revenir Thyeste (Damien Avice). C’est un homme dépenaillé, flanqué de ses enfants, qui se présente, mi sceptique, mi rassuré, devant Atrée, attitude jupitérienne magnanime dans son costume jaune. Le souverain offre de partager la couronne. Poussé par la candeur de ses enfants, Thyeste accepte. Avec ses nouveaux habits, il devient la copie conforme de son frère.

Ce caractère gémellaire ajoute au trouble des relations entre les deux frères (1), dont le paroxysme est ce banquet final, infernal, largement éclairé. On sait par la voix du messager que les enfants de Thyeste ont été tués par leur oncle. Leur père se repaît d’un repas dont il ne soupçonne pas l’origine des mets et des breuvages. Avec un cynisme assumé _ il offre une couronne de fleurs que lui-même porte _ Atrée lui distille la vérité au compte-gouttes.

Sommet tragique

La confrontation entre Thomas Jolly et Damien Avice constitue un sommet, non seulement par le déroulé de la pièce, mais, et surtout par la force dramatique que les deux comédiens insufflent. La musique se tait. Le propos amène d’Atrée fait froid dans le dos, qui va entraîner chez Thyeste un cri silencieux d’abattement. Tête contre tête, allongés sur la table du banquer, les deux hommes n’ont de cesse de se renvoyer la responsabilité de cette situation indicible.

Le banquet infernal vers lequel Altrée a entraîné son frère Thyeste est glaçant d’horreur. Pas Tout est suggéré ce qui rend la scène encore plus forte. (Photo Jean-Louis Fernandez).

La nuit retombe sur le royaume d’Argos. La contamination de la malédiction familiale va se poursuivre selon la prophétie de la Furie. On sort sonné de ce cauchemar sismique, avec l’image têtue de ce banquet et ces immenses sculptures symboliques des infanticides. Sous des effets de science fiction, ce bien mauvais rêve n’en renvoie pas moins aux cruautés qui jalonnent la ronde chaotique de la planète.

« Thyeste » par la Piccola Familia. Représentations au théâtre de Caen, mercredi  6, jeudi 7 et vendredi 8 mars 2019.

  • (1) La très pertinente traduction de Florence Dupont joue un rôle important dans la scansion du texte de Sénèque (4 av. JC-65 ap. JC).
  • (2) Pierre Niney a été un temps rapproché pour tenir le rôle de Thyeste. Mais le comédien avait des projets de cinéma. Sa ressemblance avec Thomas Jolly aurait encore ajouté à ce trouble.

Le Triomphe de l’Amour, leurre c’est leurre

L

Le  théâtre de Caen accueille, jusqu’à samedi, « Le Triomphe de l’Amour » de Marivaux dans une mise en scène de Denis Podalydès. Le spectacle créé aux Bouffes du Nord fait l’objet d’une longue tournée. C’est son seul passage en Normandie. L’occasion est trop belle pour ne pas manquer cette démonstration ciselée du désir amoureux et du jeu de la séduction. Où la naïveté peut tromper et aussi se méprendre.

LE TRIOMPHE DE L AMOUR de Marivaux Mise en scene : Denis Podalydes Direction Musicale : Christophe Coin Scenographie : Eric Ruf Costumes : Christian Lacroix Lumieres : Stephanie Daniel Son : Bernard Vallery Avec : Edwige Baily : Hermidas Stephane Excoffier : Leontine Dominique Parent : Dimas Jean-Noel Broute : Arlequin Leslie Menu : Phocion Thibault Vincon : Agis Maison de la Culture d Amiens Amiens le 19 mai 2018 © Pascal Gely
De gauche à droite: Dominique Parent (Dimas); Stéphane Excoffier (Léontine); Thibault Vinçon (Agis); Leslie Menu (Phocion); Jean-Noël Brouté (Arlequin); Edwige Baily (Hermidas).
© Pascal Gely

Après « Les Fourberies de Scapin », c’est une nouvelle mise en scène de Denis Podalydès qui se présente au théâtre de Caen. Cette fois le sociétaire de la Comédie Française ne s’est pas entouré de consœurs  et confrères de la Maison de Molière, mais d’une équipe d’acteurs, dont une partie appartient à la « bande de Versailles » de son cinéaste de frère, Bruno. S’y ajoute le violoncelliste Christophe Coin, natif de Caen, dont on connaît la belle carrière de soliste et de chef d’orchestre.

« Le Triomphe de l’Amour » n’est pas la pièce la plus jouée de Marivaux. Sa première représentation, en 1732, avait été fraîchement reçue. On ne comprenait pas qu’une princesse puisse se travestir pour conquérir le cœur d’un jeune homme et troubler à la fois celui d’un philosophe et de la sœur de ce dernier ! Même transposée dans une Sparte imaginaire, la comédie n’avait pas emporté d’adhésion du public, qui s’est rattrapé ensuite.

Racine en modèle

Il faut revenir à l’intérêt qu’y porte Denis Podalydès. Le comédien du Français s’attache à la passion de portait Marivaux à Racine, à la façon dont le dramaturge décrit le trouble amoureux et les ravages qu’il peut provoquer. Si l’auteur du « Triomphe » ne versifie pas comme son prestigieux aîné, ni ne verse dans la tragédie, on ne peut que les rapprocher sur leurs qualités stylistiques et leur art dans la description des méandres sentimentaux.

En cela, « Le Triomphe de l’Amour » est un grand bonheur d’écriture classique où se glissent avec une aisance élégante les imparfaits du subjonctif. On est aux antipodes des « tweets » réducteurs de pensée, qui ne prétendent pas, il est vrai, à la forme théâtrale… Mais la force de désaccoutumance à ce mode d’expression du XVIIIe siècle freine sans doute au départ l’appréhension de l’intrigue, ajoutée au phrasé un peu timide des deux comédiennes, Leslie Menu et Edwige Baily.La première est cette princesse Léonide, qui, sous des habits masculins, se présente sous le nom de Phocion.

Elle est accompagnée de sa suivante, Corine, qui, elle aussi déguisée en homme, répond à celui d’Hermidas. Léonide a un but politique, réunifier son royaume par le retour d’un prince exilé, Agis. Le déchu vit chez Hermocrate. Le philosophe a créé une petite société à l’écart du monde. Lui et sa sœur, Léontine, célibataire sage et résignée, vivent des choses de l’esprit. L’amour n’y a pas sa place.

Amour, amitié… Telle est la question dans le stratagème imaginé par la princesse Léonide déguisée en homme et répondant au nom de Phocion (Leslie Menu) pour séduire Agis (Thibault Vinçon) © Pascal Gely.

Une cabane de jardin dans une nature isolée entourée d’eau symbolise le refuge d’Hermocrate. Les costumes de Christian Lacroix renvoient explicitement au siècle de Marivaux. En revanche, on peut voir dans le décor signé Eric Ruf (autre complice des « Fourberies ») une référence à certaines communautés « écolos » au radicalisme teintée d’utopie. Et  c’est là que débarquent Léonide-Phocéon et Corine-Hermidas.

Le code des appeaux

Leur premier contact est assez brutal par la personne du jardinier Dimas puis du valet Arlequin. L’un est aussi massif que l’autre est agile. Tous deux devinent vite le stratagème de « Phocéon », qui sait monnayer leur complicité. Ainsi dans ce manège d’approches et de rencontres communiquent-ils en soufflant dans des appeaux. Les cris d’oiseaux n’étonnent pas en ces lieux. Mais leur imitation intervient comme un code pour éviter tout télescopage de personnages.

Dimas (Dominique Parent) et Arlequin (Jean-Noël Brouté) ont des exigences. Mais Phocion-Léonide (Leslie Menu) a des arguements à leur retourner… (Photo de répétition © Pascal Gely).

Le leurre est à la manœuvre dans ce jeu de dupes. Si Léonide est innocente en amour, elle éprouve vite les usages de l’inclination. Et finit bien par faire franchir cet  « océan » chanté par Pierre Vassilui, qui « va de l’ami à l’amant ». Mais, ce faisant, après avoir élargi son champ de séduction et de flatterie, elle va laisser sur le carreau à la fois Hermocrate, auquel Léonide avoue son vrai sexe ; et Léontine, trompée, elle, par la travestie en Phocéon.

Sous le regard de Christophe Coin au violoncelle, le philosophe Hermocrate (Philippe Duclos) cède au charme de Phocion (Leslie Menu). La désillusion guette… © Pascal Gely

Cette soudaine découverte qui fait s’effondrer les illusions du philosophe et de sa sœur est l’aboutissement comique d’une montée en puissance de l’intrigue. La tête décontenancée d’Agis, qui n’a pas encore compris l’intention de Léonide, ajoute à la drôlerie de la scène. Quand même l’innocence de la princesse ne tournerait-elle pas, malgré elle, à une forme de perversité. Cinquante ans avant « Cosi fan tutte » de Mozart et les « Liaisons dangereuses » de Choderlos de Laclos, Marivaux ouvre une voie.

Plaisir et chagrin

Outre les intermèdes musicaux de Christophe Coin au violoncelle, Denis Podalydès fait chanter, de façon un peu anachronique, la romance « Plaisir d’amour ». « Qui ne dure qu’un moment », alors que « chagrin d’amour dure toute la vie ». Il faut y voir une prémonition pour Hermocrate et Léontine, excellemment interprétés par Philippe Duclos, grand échalas tout ébaubi et Stéphane Excoffier, passée de la pruderie confuse à l’enthousiasme extatique

Chevelure léonine, Thibault Vinçon incarne un Agis encore interloqué par la tournure des événements, auxquels Dimas et Arlequin apportent un contrepoint hautement facétieux. Jardinier au franc parler picard mâtiné de « ch’ti », Dominique Parent projette l’ombre d’un satyre à la délicatesse éléphantesque, tandis que Jean-Noël Brouté évolue tel un feu-follet trublion. A leurs côtés, Leslie Menu et Edwige Baily retrouvent la noblesse et le rang de leurs personnages, en dépit leur singulière machination.

Représentations au théâtre de Caen, mardi 22, mercredi 23, jeudi 24, vendredi 25 et samedi 26 janvier 2019. A 20 h. Renseignements : 02 31 30 48 00.

Les Fourberies de Scapin: l’affaire est dans le sac


La troupe dela Comédie française termine au théâtre de Caen une tournée avec « Les Fourberies de Scapin » dans une mise en scène de Denis Podalydès. L’esprit de Molière qui souffle dans l’illustre maison se trouve là merveilleusement ravivé sous la conduite de Benjamin Lavernhe et de Didier Sandre. En Scapin et en Géronte, les deux comédiens forment un duo détonant. A voir jusqu’à vendredi.

-Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

 Un fond de cale, l’escalier d’une jetée en bois, un panier à crustacés, un palan; en arrièreplan, la grande reproduction d’une marine avec une galiote, voiles déployées. On est dans le port de Naples, où le retour prématuré de leurs pères respectifs, Arganteet Géronte, menace les situations d’Octave et de Léandre. Les deux jeunes gens savent les intentions paternelles d’un mariage arrangé pour l’un comme pour l’autre.

Or Octave a déjà bravé l’autorité du géniteur. Il a épousé la belle Hyacinthe. Léandre  est, lui, amoureux de Zerbinette, une jolie diseuse de bonne aventure. Il persuade Scapin, son valet, de leur venir en aide. L’idée est de soutirer de l’argent aux deux pères pour assurer aux deux couples une position conforme à leurs amours. Seulement, Argante et Géronte sont comme des camarades de promotion d’Harpagon : de véritables grippe-sous.

 Le filou de Scapin déploie tous ses talents de bonimenteurs pour embobiner les vieux. A Géronte, le plus dur à la détente, il sort une histoire d’enlèvement et de rançon, qui vaut de la bouche du parcimonieux cette lamentation fameuse : « Que diable allait-il faire dans cette galère ? » Léandre et Scapin sont censé savoir répondu à l’invitationde monter sur un navire turc. A leur insu, le bateau s’est éloigné du port. Le valet a été lâché sur une petite embarcation avec pour mission de revenir sans délai avec de l’argent.

Scapin fait payer les atermoiements de Géronte  par quelques solides corrections. Il convainc le père de Léandre de se cacher dansun grand sac, au prétexte qu’on cherche à lui régler son compte, Puis, il fait croire que ces poursuivants soupçonnent sa présence pour dépoussiérer la toile de  jute à grands coups de bâtons! L’énergie incroyable de Benjamin Lavernhe en Scapin efflanqué fait monter la scène à des sommets comiques.

Denis Podalydès en déploie tous les ressorts. Ils vont des procédés de  la commedia dell’arte aux trouvailles d’un Charlie Chaplin et autres mimiques d’un Louis de Funès. En passant par les méthodes de Guignol. On se retrouve devant le castelet du marionnettiste, quand le comédien invite le public à appeler Géronte ou lorsqu’il confie le bâton à un enfant du premier rang.

L’excellent Didier Sandre incarne le malheureux Géronte, dont l’embonpoint n’amortit que peu les agressions répétées. Jamais deux sans trois. C’est quand même à la troisième reprise que, suspicieux de la réalité d’une patrouille de spadassins,il sort du sac la tête toute meurtrie. Scapin ne s’en aperçoit pas tout desuite, concentré qu’il est à imiter bruits et voix…

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Avec ce Scapin, Molière s’est en quelque sorte lâché, inspiré dit-on par la personnalité de Scaramouche. Le bandit napolitain fait partie de ces héros populaires qui jalonnent l’histoire. Ils sont, plus ou moins fantasmés, ces redresseurs de torts, aux dépens des puissants. En ce sens, le bourgeois Géronte n’est pas ménagé. Molière ajoute une deuxième couche d’humiliation.

 C’est  Zerbinette qui s’en charge. En toute innocence, car elle ignore l’identité de l’infortuné (il a été délesté de 500 écus !). Campée par  Elise Lhomeau, elle lui dévoile, avec abondance de rires en cascade, le stratagème dont il est victime. Somme toute, comme il faut bien une fin, les deux couples se trouvent assortis, ainsi qu’Argante et Géronte le souhaitaient

 Sans douteMolière a-t-il expédié la conclusion de l’histoire. Il est à deux ans de la fin de sa vie quand il écrit Les Fourberies avec un Scapin que rien n’arrête. L’auteur se plaît à secouer les tabous sur le mariage en plaçant d’entrée une union libre. De même, il confère à Zerbinette une personnalité de jeune femme affranchie. Il se découvre à la fin qu’elle est la fille même d’Argante enlevée il y a des années par des pirates égyptiens. Ce qui a précipité le consentement de son père.

De tous ses aspects, Denis Podalydès se joue avec gourmandise au fil de tableaux irréprochables. Y contribuent la scénographie du patron, Eric Ruf, les costumes signés Christian Lacroix, sous les lumières subtiles de Stéphanie Daniel. Bref, la qualité Comédie française à laquelle participent les rôle tenus par Birane Ba (Octave) ;Bakary Sangaré (Silvestre) ; Gilles David (Argante) ; Jennifer Decker(Hyacinthe) ; Jean Chevalier (Léandre) ; Maïka Louakairim (Carle) ;Aude Rouanet (Nérine).

Représentations données au théâtre de Caen, du mardi 11 au vendredi 14 décembre 2018.