« L’Avare », l’impayable Jérôme Deschamps!

Au moment des fêtes de fin d’année, propices aux cadeaux, programmer « L’Avare » ne manquait pas de sel ! N’empêche, c’est un généreux présent qu’a proposé le théâtre de Caen dans cette production menée par un Jérôme Deschamps… impayable dans le rôle d’Harpagon. Sa mise en scène sobre toute portée vers le texte n’en est que plus efficace. Les répliques font mouche, servies par une distribution séduisante, de laquelle émergent un remarquable Valère (Geert Van Herwijnen) et une pétulante Frosine (Lorella Cravotta).

l'avare
« Ma cassette, ma cassette!… » (Photo Juliette Parisot).

Le répertoire de Molière sied bien à Jérôme Deschamps. On se souvient de la qualité de son « Bourgeois gentilhomme », en octobre 2021 dans ce même théâtre. Le metteur en scène et comédien conserve une tendresse pour ces personnages. En dépit de défauts pénibles, ils offrent une facette attendrissante, tant les moqueries dont ils font l’objet plaident pour des circonstances atténuantes.

N’empêche, au final, Harpagon est un indécrottable grippe-sou ! S’il échoue dans ses projets de mariage, y compris du sien, il obtient du vieil et riche Anselme, auquel il destinait sa fille Élise, d’assumer frais de noces, frais judiciaires et frais de tailleur… Que ne ferait-il pour préserver sa fameuse cassette, dont la disparition stratégique l’a mis au bord de l’apoplexie ?

Quiproquos

Pour rappel, Élise aime Valère. Son frère Cléante veut épouser Mariane. Harpagon n’entend rien à ses projets. Il a d’ailleurs des vues sur la jeune femme courtisée par son fils. Tout le monde va se liguer dans la maisonnée pour faire échouer le radin. Frosine, entremetteuse désintéressée malgré elle, entre dans le complot. Les quiproquos fleurissent.

Le plus délicieux est celui où Valère, entré au service d’Harpagon, veut parler d’Élise, quand son maître comprend qu’il s’agit de sa cassette… Le régisseur s’est attiré jusqu’alors les bonnes grâces du rapiat pour approcher en réalité la jeune fille. Geert Van Herwijnen, à la diction aussi souple que sa gestuelle, est parfait dans le rôle du faux-cul pour duper Harpagon mais aussi les domestiques, Maître Jacques (Vincent Debost), cuistot-cocher qui n’en peut mais ou La Flèche, sympathique « pendard » (Hervé Lassïnce).

Trois coups

Sur scène, on pourrait croire que l’huissier est passé. Mobilier plus que minimum, fond de plateau rempli par un grand carré aux motifs calligraphiques sinueux et un rond de lune en haut du côté droit. Sur les côtés, se succèdent, des tentures sur lesquelles jouent subtilement des lumières colorées. Elles participent, sans artifice, à la magie du théâtre. Au même titre que les trois coups qui annoncent le lever de rideau.

Pas d’anachronisme forcé non plus. Les extraits du « Carnaval des animaux » de Camille Saint-Saëns s’intègrent en douceur. La patte louis quatorzième des costumes de Macha Makeïeff joue sans ostentation la carte « historique » d’une histoire dont l’universalité ne se dément guère. On sait Cléante plutôt coquet (Stanislas Roquette), au grand dam de son paternel, hermétique à toute fantaisie vestimentaire.

Habillé de noir et pied en cap portant calotte, Harpagon suinte l’épargne besogneuse et égoïste. Jérôme Deschamps le campe, bedon en avant. Il y a du Galabru dans ses exclamations. Elles tiennent du ping pong verbal dans une joute hilarante avec Frosine, façon Famille Deschiens. La référence se retrouve dans quelques délires bretonnants, inspirés du succès d’Alan Stivell ; ou encore lorsque Valère renvoie à coups de sifflet à roulette des plats dont la seule facture donnerait des sueurs froides à Harpagon.

Bien sûr, ça ne vaut pas l’émotion violente qui saisit le gratte-sous, lorsqu’il découvre la disparition de sa cassette. Dans la tirade célèbre, Jérôme Deschamps se départit là, pertinemment d’une agitation à la de Funès. Il joue l’homme totalement désemparé, incrédule, incohérent, sans esbrouffe, ni cabotinage. On apprécie, comme on apprécie une équipe solidaire de comédiens et comédiennes. On aurait aimé que qu’Aurore Levy (Mariane) maîtrise plus son débit et que Bénédicte Choisnet (Élise) monte d’un cran sa voix.

Spectacle présenté au théâtre de Caen, jeudi 28, vendredi 29, samedi 30 et dimanche 31 décembre. Une captation a été réalisée par les caméras de Canal+. L’enregistrement sera diffusé dans le courant de l’année.

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