« Franchir la nuit »: les flots migratoires

Avec « Franchir la nuit », Rachid Ouramdane propose une vision poétique et sensible du déracinement que vivent les migrants. Premiers touchés par ces épisodes tragiques, les enfants. L’artiste, codirecteur du centre chorégraphique de Grenoble, fait participer des adolescents à chaque étape de la tournée de son spectacle. A Caen, ce sont des élèves du collège Guillaume-de-Normandie qui se sont retrouvés sur scène associés aux quatre danseuses et danseurs de la compagnie. La présence constante de l’eau concoure à une évocation émouvante.

(Photo Philippe Delval)

Lire la suite « Franchir la nuit »: les flots migratoires

« Kind », bonjour contes cruels

Avec « Kind », la compagnie Peeping Tom boucle sa trilogie familiale, après « Vader » et « Moeder ». La compagnie belge, menée par le couple franco-argentin Gabriela Carrizo et Franck Chartier, ne perd rien de sa causticité dans une évocation cauchemardesque et drôle de l’enfance. On se retrouve à nouveau dans un spectacle inclassable qui tient tout autant du théâtre d’images que de la danse. De la musique aussi via une bande-son finement élaborée et forte en présence. On en sort plutôt groggy.

Photo Oleg Degtiarov

Lire la suite « Kind », bonjour contes cruels

« Nouvelles pièces courtes », sketches of Japan

 

 

 

Avec ses « Nouvelles pièces courtes », Philippe Decouflé offre, avec sa compagnie DCA, un florilège de son savoir-faire : ce mélange de drôlerie et d’inventivité, de trompe-l’œil et de poésie. Sur des musiques toniques, les sept interprètes, excellents, se succèdent au fil de scènes où à la danse se mêlent le chant, l’acrobatie et le mime. La formule des sketches permet à tout un chacun d’y piocher ses petits bonheurs.

 

(

Photo Laurent Philippe.

Faire des pieds et des mains, façon chorégraphique, Philippe Decouflé connaît la chanson. En duo, trio, autour d’un piano, danseuse et danseurs ouvrent des variations élégantes, où même un embonpoint assumé se joue de la pesanteur. Julien Ferranti est cet interprète enrobé, qui tient de la silhouette atypique comme a pu être celle au contraire longiligne du regretté Christophe Salengro.

La gracieuse et expressive Violette Wanty en est la partenaire. Elle assure avec lui une sorte de fil conducteur, même si ces pièces courtes sont indépendantes les unes des autres et entraînent dans des univers très différents, avec, souvent, une vidéo complice. La musique de Vivaldi participe à un étrange ballet d’arlequins bariolés, dont les motifs hésitent entre Afrique et Amérique du Sud. Pour passer plus tard à des exercices de barre d’une inventivité délicieuse.

Saisissant aussi, le passage de ces deux danseuses d’abord en contrejour dans une démonstration gestuelle gémellaire, quasi kaléidoscopique. Il faut souligner à ce titre la qualité des éclairages de Begoña Garcia Navas dans les décors graphiques semblables à des lames de stores. Cette qualité se vérifie encore dans les effets d’aurore boréale qui accompagnent l’escarpolette qui envoie en suspension une danseuse. Ce type de figure est un peu la signature de Découflé, dont le spectacle se termine sur un carnet de voyage.

Souvenirs d’une tournée sans doute, cette dernière (pas si) petite pièce décolle vers le Japon. Comme Miles Davis revisitait l’Espagne avec son célèbre enregistrement « Sketches of Spain », Philippe Decouflé donne sa vision du pays du Soleil Levant. Son évocation depuis le départ à l’aéroport s’approche du monde de Jacques Tati, qui n’aurait pas démenti le chorégraphe dans sa perception de la société nipponne, où le vécu se télescope avec les clichés. C’est drôle, un tantinet longuet (la liste des souvenirs…) et rythmé par une bossa nova propre à dérider l’ambiance morose du débat sur les retraites ! Point final (?).

______________

 

« Nouvelles pièces courtes », au théâtre de Caen, du mardi 17 au vendredi 20 décembre 2019.

 

 

 

Garcia Navas dans les décors graphiques semblables à des lames de stores. Cette qualité se vérifie encore dans les effets d’aurore boréale qui accompagnent l’escarpolette qui envoie en suspension une danseuse. Ce type de figure est un peu la signature de Découflé, dont le spectacle se termine sur un carnet de voyage.

Souvenirs d’une tournée sans doute, cette dernière (pas si) petite pièce décolle vers le Japon. Comme Miles Davis revisitait l’Espagne avec son célèbre enregistrement « Sketches of Spain », Philippe Decouflé donne sa vision du pays du Soleil Levant. Son évocation depuis le départ à l’aéroport s’approche du monde de Jacques Tati, qui n’aurait pas démenti le chorégraphe dans sa perception de la société nipponne, où le vécu se télescope avec les clichés. C’est drôle, un tantinet longuet (la liste des souvenirs…) et rythmé par une bossa nova propre à dérider l’ambiance morose du débat sur les retraites ! Point or not point ?

______________

 

« Nouvelles pièces courtes », au théâtre de Caen, du mardi 17 au vendredi 20 décembre 2019.

 

 

 

« Scala », plus douce sera la chute…

A la croisée du cirque et d’un théâtre presque sans paroles, « Scala » entraîne dans une dimension du rêve, dans une sorte de monde en marches. Escaliers, portes et  trappes obligent à un singulier parcours, une mise à l’épreuve de la pesanteur accentuée par des objets contrariants, voire hostiles. Cette pièce à sept interprètes signée Yoann Bourgeois oscille entre le drolatique et l’inquiétant. C’était au théâtre de Caen.

copyright: Geraldine Aresteanu

Il y a la Scala de Milan. Il y a aussi la Scala de Paris, lieu mythique du music hall, qui a rouvert il y a un peu plus d’un an. C’est à cette occasion, que Yoann Bourgeois a créé ce spectacle. Il reprend le nom de la salle parisienne, « l’escalier » en traduction française.

Artiste représentatif du nouveau cirque, comme Aurélien Bory, Yoann Bourgeois aime à travailler sur le fil de l’équilibre. La psychanalyse aurait sans doute à dire sur les représentations de la chute, de marches. Son univers de « Scala » procède de l’onirisme. Il n’est pas sans évoquer l’imaginaire d’un Marc-Antoine Mathieu (1).

Dans un décor gris souris fait de volées de marches, d’un grand escalier, d’un lit-cage, de portes mal huilées et d’un petit mobilier, apparaît un premier personnage, brusquement avalé par une trappe. Il resurgit balai en main, ou plutôt son double, même chemise à carreaux, même pantalon beige et mêmes tennis blanches. Et le voila encore dupliqué, triplé en prise lui aussi avec un cadre tombé de son support.

Ils sont jusqu’à cinq, rejoints par deux interprètes féminines, comme deux jumelles, short camel et au tee-shirt vert d’eau. Ainsi que des clones, ils évoluent dans un cadre où on risque le faux pas, où à  la culbute réplique le rebondissement du trampoline masqué. Où aussi chaises et tables sournoisement pliantes s’affaissent sous le poids de fesses mal informées.  Où enfin, un lit hostile évince sans ménagement. Ajoutez des balles sorties d’une commode peu  commode dégringolant de marches pour appréhender l’atmosphère quasi kafkaïenne de « Scala ».

La musique de Radiohead participe d’un envoûtement suscité par des séquences répétitives. Ainsi de cette descente d’escalier renouvelée par les interprètes tels des pantins désarticulés. Leurs mouvements remarquablement réalisés semblent répondre à ceux des chaises et table se dérobant. Ils font partie de ces images marquantes dont on retient aussi l’évolution de naïade d’une des interprètes plongée dans une trappe transformée en aquarium.

Cela procède du songe sans doute. Mais ce qui relie « Scala » c’est une forme de ralentissement défiant la gravité. Gestes et mouvements s’attachent à ce dénominateur commun que l’on pourrait qualifier « d’apeselenteur ». Là réside la performance des sept interprètes, autant acrobates que danseurs, à rendre plus douce la chute. Elle atténue mais n’efface pas le trouble d’une conclusion où les personnages se métamorphosent en silhouettes fantomatiques : encapuchonnées pour les uns ; en chrysalides empêtrées dans leurs enveloppes pour les autres. Troublant.

« Scala », représentations données mercredi 13 et jeudi 14 novembre 2019, au théâtre de Caen.

  • (1) Auteur de bandes dessinées, notamment de la série « Julius Corentin Acquefacque » (Delcourt).

La communion des sens du Lines Ballet

Compagnie de San Francisco, le Lines Ballet se place dans le peloton de tête de l’art chorégraphique d’aujourd’hui. Héritier de Balanchine et de Forsythe, son directeur artistique Alonzo King associe à la danse néo-classique une inventivité saisissante. Deux de ses récentes créations étaient présentées au théâtre de Caen. « Art of songs » et « Figures of Speech » ont soulevé l’enthousiasme du public.

« Figures of Speech » par le Lines Ballet. Photo Chris Hardy.

D’entrée, ce qui frappe avec le Lines Ballet, c’est la qualité plastique de ses interprètes. Silhouettes fuselées, musculatures affûtées, tenues sobres sinon dépouillées, danseuses et danseurs offrent une gestuelle impeccable de liaisons et d’enchaînements. Portée par la voix enregistrée de la mezzo-soprano israélienne Maya Lahyadi, la musique de Bach se love à des suites d’arabesques, avant une succession de pas de deux.

On mesure à quel point bien des partitions du Cantor _ hors son imposant répertoire sacré _ invitent à la danse. Cela reste vrai d’ailleurs pour nombre d’œuvres baroques, avec leur touche d’allégresse contrastant avec des conditions de vie qu’on ne sait plus imaginer aujourd’hui.

L’exacerbation des sentiments trouve aussi son répondant chorégraphique. Les ballets romantiques y excellent. Bien antérieure, la musique d’Henry Purcell inspire à Alonzo King un autre pas de deux, second volet de cet « Art of Songs ». Le célèbre air de la plainte de Didon, tirée de l’opéra « Didon et Enée » du compositeur anglais,  fait évoluer un couple tout de sensualité retenue. Telle une liane, la danseuse pourrait être l’arrière petite fille de Joséphine Baker, tandis que son partenaire ajoute à l’émotion par la délicatesse de ses accompagnements et de ses portés.

« Art of Songs » (Photo Quinn B Wharton)

Avec « Figures of speech », Alonzo King se fait l’avocat des 7 000 langues au monde menacées d’extinction. Il est des parlers comme des espèces animales ou végétales. Ils ne sont pas à l’abri de disparition. Et ce n’est pas le moindre paradoxe des « progrès » de l’humanité que de porter atteinte à cette richesse.

Sur un échantillon d’idiomes collectés dans des communautés indigènes, le chorégraphe et le poète Bob Holman donnent à entendre ces dialectes par les voix respectives des danseuses et danseurs. Leurs mouvements élégamment aboutis interfèrent avec composition musicale et sons jusqu’à un final magnifique. Sur fond de scène, les interprètes forment une chaîne. Le principe est répété avec, à chaque reprise, des postures et attitudes différentes.

L’effet est étonnant, comme un signal à la diversité. Si la danse peut être un langage universel, ça n’est pas de l’esperanto. Avec Alonzo King, elle fait sens avec le concours des arts sonores et musicaux. Une autre démonstration  en est apportée avec « Sutra », un ballet sur percussions indiennes. Il a suscité le même enthousiasme du public. Voire plus…

__________________________________________________________________________________

« Art Songs » et « Figures Of Speech”, spectacle donné le vendredi  17 mai  2019, au théâtre de Caen ; « Sutra », le dimanche mai 2019, toujours au théâtre de Caen.

« Decadance »: Welcome dans la Gagasphère

Deux soirées n’auront pas été de trop pour accueillir au théâtre de Caen la création emblématique d’Orad Naharin, « Decadance ». Interprété par compagnie junior du chorégraphe israélien _ Bathseva-The Young Ensemble _, le spectacle a emballé le public. L’Opéra de Paris vient d’inscrire la pièce dans son répertoire.

Photo Gadi Dagon

 Personnalité importante de la danse contemporaine, Orad Naharin est un catalyseur d’énergies. Il la développe dans une technique qu’il appelle « gaga ». Cassant les codes du ballet, elle met en œuvre toutes les parties corporelles capables de mouvement et donne au geste une expression détonante, jusqu’à l’éclat de rire général. Cette capacité de réaction évoque les curseurs lumineux sur l’écran de la console  d’un ingénieur du son.

« Decadance »en offre plusieurs exemples. Le ballet est composé d’extraits de créations qui jalonnent la carrière d’Orad Naharin. Ils constituent comme autant de piècesd’un puzzle et peuvent varier d’une représentation à l’autre. Le chorégraphe a imaginé la formule pour les dix ans de sa compagnie, en 2000. Le mot de « Decade » est l’exemple même du faux-ami. Il signifie en français« Décennie » et non pas une période de dix jours. Rien à voir non plus avec la « Décadanse » de Serge Gainsbourg.

Servie par dix-neuf jeunes interprètes explosifs d’énergie et aussi d’une grande maîtrise physique, la danse de Naharin se nourrit d’un large répertoire musical : airs traditionnels israéliens et arabes, mambo, cha cha cha, pop music, standards et mélodies de crooners. Il s’agit le plus souvent d’arrangements avec un son de rythmique poussé. Pieds nus, avec juste-au-corps, tee-shirts et jeans aux couleurs pastel, les danseuses et danseurs enchaînent les figures sans guère derépit.

Si, peut être, lorsqu’apparaissant en costume et chapeau noirs, tels de juifs orthodoxes, elles et ils invitent plusieurs spectateurs à monter sur scène et les entraînent dans une danse somme toute désordonnée. C’est sympathique,  mais on n’en voit pas trop l’utilité quand succède un des morceaux de bravoure de la soirée, tiré  d’« Anaphse », une des premières chorégraphies de Naharin, qui lui valut les foudres des religieux.

Photo Gadi Dagon

Toujours habillés de sombre, assis sur des chaises disposées en demi cercle, les interprètes chantent le « Echad Mi Yodea », sorte de comptine qui énumère de un à treize les enseignements juifs communs. Au terme de chaque strophe, ils se lèvent et sautent l’un après l’autre traçant ainsi dans l’espace une sorte de vague qui fait tomber en bout de chaîne le dernier des leurs. Et ainsi de suite jusqu’à finir en sous-vêtements en envoyant balader au milieu de la scène chaussures, chapeaux, vestons, chemises et pantalons… Comme d’un geste libérateur.

 Représentations données au théâtre de Caen, le mardi 4 et le mercredi 5 décembre 2018.