Un Saint-Saëns sensible et sensitif

L’année 2021 marque le centenaire de la mort du compositeur Camille Saint-Saëns. Un heureux travail de reconnaissance réhabilite l’œuvre de ce musicien fécond et créatif (1), qu’on ne saurait réduire à « La Danse macabre » et au « Carnaval des animaux ». À Caen, avec l’ensemble vocal Les Métaboles, l’Orchestre régional de Normandie y contribue par un choix de pièces chantées et l’Oratorio de Noël. Entre les deux programmes, s’est glissée une création originale de Basile Chassaing. Elle a offert une expérience sensorielle par la répartition des interprètes dans une église la Gloriette, qui aurait mérité un public plus nombreux.

Léo Warynski, retenez ce nom. Fondateur de l’ensemble vocal Les Métaboles il y a onze ans, ce jeune chef, passé à bonne école auprès de François-Xavier Roth, a été désigné « Personnalité musicale de l’année 2020 ». Cette distinction lui a été attribuée par le Syndicat de l a Critique. Il était arrivé ex-aequo avec le ténor Benjamin Bernheim.

« Le Déluge » est un oratorio composé par Saint-Saëns en 1875. Le concert à la Gloriette n’en réserve que le prélude orchestral d’une musique sereine conduite par le premier violon. On n’en perçoit pas moins sous l’archet de la contrebasse comme une menace orageuse. Les pizzicati du même instrument en sont les grosses gouttes de pluie annonciatrices.

On connaît encore moins les mélodies chantées de Saint-Saëns, un genre plutôt développé à l’époque du compositeur Cette fois, c’est le chœur des Métaboles qui prend le relais dans des interprétations inspirées, comme « Romance du soir » aux délicates dissonances, l’apaisant « Calme des nuits », ou encore « Les Fleurs et les Arbres » aux ruptures subtiles.

Un peu en avance sur le calendrier liturgique, « L’Oratorio de Noël », associant chœur et orchestre, laisse une impression forte. Saint-Saëns n’a que vingt-trois ans quand il écrit cette cantate, « dans le style de Bach », dira-t-il. Au récit de la Nativité, il intègre des extraits de psaumes et de récits prophétiques de la Bible.

L’œuvre est d’une construction saisissante par ses combinaisons et les passages des chanteuses et chanteurs solistes, auxquels Saint-Saëns offre un partage équitable. Jeanne Crousaud, soprano, Aurélie Bouglé, mezzo-soprano, Benjamin Aguirre Zubiri, ténor sont remarquables d’équilibre. Et on donnera une mention supplémentaire à Mathilde Legrand, alto et au baryton Jean-Christophe Jacques.

Le passage final, « Consurge Filia Sion » (relève-toi, fille de Sion), magnétise l’émotion. Les Métaboles et l’Orchestre Régional de Normandie renouvellent la lecture par un bis chaleureusement accueilli. On retient aussi de ce concert les rôles à la fois discret et déterminant de la harpe de Marion Lenart et de l’orgue, tenu là par Lucile Dolat, et dont une intervention évoque « La Messe des Pêcheurs de Villerville » de Gabriel Fauré.

Points cardinaux

Entre les deux parties de ce programme-hommage, est interprétée une pièce du jeune compositeur Basile Chassaing, « BL_ND », « micro oratorio pour 16 voix mixtes spatialisées, harpe et orchestre à cordes ». L’Orchestre Régional de Normandie a pris pour habitude d’inscrire à ses programmes des œuvres de jeunes créateurs. C’était le cas, à la fin de la saison dernière avec Benjamin Dupé.

Comme lui, Basile Chassaing est de la région. Il est passé par le jazz et les musiques improvisées au sein du Collectif Jazz de Basse-Normandie. Contrairement à celles de ses interprètes, la voix de ce compositeur à l’allure d’étudiant sortant d’un amphi, ne porte pas loin. Il est guère audible quand il donne quelques explications sur son travail qui répond à une commande de la Fondation Royaumont.

On se réfère au programme de présentation qui parle « d’expérience sensorielle très librement inspirée du roman du Portugais José Saramago, L’Aveuglement. » Les chanteuses et chanteurs sont répartis aux quatre points cardinaux de La Gloriette, tandis que l’orchestre reste dans le chœur. L’auditeur est ainsi pris dans une enveloppe sonore provoquée par différents effets. Ils vont de coups d’archets à la Bernard Herrmann à des percussions de cages thoraciques, jusqu’à un final captivant où les sons _musique et voix _ se répondent.

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« Oratorios », concert donné le jeudi 21 octobre, à Notre-Dame de la Gloriette, à Caen.

  1. Il convient d’évoquer ici le travail du jeune Trio Nebelmeer. Il est composé du pianiste Loann Fourmental, du violoniste Arthur Decaris et du violoncelliste Albéric Boullenois. Ces deux derniers sont passés par le conservatoire de Caen. Dès il y a deux ans, Stéphanie-Marie Degand, qui a également commencé le violon à Caen, a repéré cette formation.À l’occasion d’une journée organisée, le samedi 23 octobre, par le théâtre de Caen et consacrée aux nouveaux talents, « Écoutez, c ‘est déjà demain ! », le trio a interprété dans les foyers des pages d’Ernest Chausson (opus 3) et de Camille Saint-Saëns (n°2 opus 102). Sa lecture laisse une belle impression d’engagement et de fraîcheur. Elle laisse augurer du bel accueil de leur enregistrement réalisé la dernière semaine d’octobre au conservatoire de Caen. La sortie du CD est prévue en juin 2022.

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