Les « Clairs-obscurs » de l’Orchestre de Normandie

En octobre dernier, le compositeur Benjamin Dupé ouvrait la saison du théâtre de Caen avec son opéra de chambre « Vivian : clicks and pics », inspiré de la singulière photographe américaine, Vivian Maier. C’est par une autre création mondiale, « Les Matières ont aussi leur caractère » qu’il boucle, jeudi, cette même saison très largement tronquée par le Covid 19. L’Orchestre Régional de Normandie a intégré sous  cette pièce dans un programme de musique française _ Debussy, Fauré, Chausson _ associé à Respighi, sous le titre « Clairs-obscurs ».  Jean Deroyer, aussi expressif que méticuleux, en a assuré la direction.

Le silence c’est aussi de la musique. C’est que semble rappeler systématiquement Jean Deroyer, dont l’attachement à l’Orchestre Régional de Normandie ne se dément pas. À la fin de chaque morceau, le jeune chef s’immobilise, retenant ainsi les applaudissements qui ne se déclenchent que quelques bonnes secondes plus tard, quand son corps se détend.

Chaque chef ou cheffe d’orchestre a sa gestuelle particulière. Souvent, avant le coup d’envoi, Jean Deroyer plie le buste, rapproche ses deux mains, à la manière du rugbyman Jonny Wilkinson, champion des transformations réussies. On arrêtera là comparaison, si ce n’est qu’en matière de réussite, Jean Deroyer n’est pas en reste et, avec lui l’Orchestre de Normandie.

Dans de programme où passion et nature s’entrecroisent, l’Orchestre renvoie vers cette période charnière de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, qui fut, en France, aussi féconde en musique qu’en peinture. En littérature aussi. Ces arts convergent dans des salons comme celui de la famille Rouart. Ou encore dans l’hôtel particulier du compositeur Ernest Chausson, à l’aisance accueillante.

 

Remplacement

 

Par un hasard du calendrier, ce jour du concert correspond à l’anniversaire de la disparition du musicien. Chausson est mort des suites d’un accident de bicyclette le  10  juin 1899, à l’âge de 44 ans. Il laisse notamment des compositions écrites sur des poèmes. L’une des plus célèbres est le « Poème de l’amour et de la mer » sur un texte de son ami Maurice Bouchor.

Cette œuvre conclut le programme. Déjà entendue en première partie dans la pièce d’Ottorino Respighi, « Il Tramonto » (le coucher de soleil) d’une belle ampleur lyrique, la mezzo-soprano Anaïk Morel évolue avec aisance dans cette composition dense. On la sent familière de ce répertoire empreint de symbolisme aux touches impressionnistes. Sa participation est d’autant plus à saluer que la chanteuse a remplacé au dernier moment Julie Robard-Gendre, empêchée par un souci de santé.

Sur  chacune des partitions, qu’il semble caresser du regard, Jean Deroyer exerce sa vigilance affectueuse à l’égard de la mezzo-soprano et de l’orchestre. Il opte pour une battue sans baguette. Jusqu’au bout des doigts, ses indications traduisent une sorte de volubilité euphorique à faire partager la musique.

En cela, faire commande d’arrangements d’œuvres célèbres répondant à l’effectif de l’Orchestre de Normandie témoigne de cet altruisme. C’est aussi l’esprit d’origine de cette formation. Du temps où elle s’appelait l’Ensemble, l’organiste Alain Mabit s’en faisait une spécialité. À sa suite, pourrait-on dire, Pierre Golse s’y est attelé avec le « Prélude à l’après-midi d’un faune » de Claude Debussy. La dimension onirique y demeure intacte, développée d’entrée par la flûte hypnotique d’Aurélie Voisin-Wiart.

Musique de scène

De même, avec la Suite d’orchestre « Pelléas et Mélisande » de Gabriel Fauré. David Walter, auquel on doit aussi l’arrangement du Chausson-Bouchor,  a adapté cette œuvre inspirée du drame de Maurice Maeterlinck. Au vrai, la pièce du poète belge a suscité plusieurs compositions musicales. Debussy s’y penchait déjà pour son opéra, quand la comédienne anglaise Beatrice Stella Campbell, enthousiasmée par le personnage de Mélisande le sollicita pour une musique de scène. En vain. Elle se tourna alors vers Gabriel Fauré.

La Suite, à l’orchestration de laquelle travailla l’élève de Fauré, Charles Koechlin connut d’abord une aventure anglaise avant d’être jouée en France. L’arrangement de David Walter restitue l’atmosphère du chef d’œuvre symboliste de l’amour courtois mis en musique par Fauré, dont le troisième mouvement, la Sicilienne demeure la mélodie la plus célèbre. Sentiment mystérieux des cordes ; puissance dramatique des bois ; délicatesse de la flûte et de la harpe, rien ne manque dans cette interprétation crépusculaire intense.

 

« Les Matières ont aussi un caractère », la composition de Benjamin Dupé, artiste normand, en résidence au théâtre de Caen, tient aussi de la musique de scène, voire de film. On n’est plus là dans une construction mélodique, mais dans une confrontation de sonorités que se renvoient les différents pupitres. Les oreilles doivent changer de logiciel pour s’y laisser prendre et surprendre. Glissandos, piquetage de pizzicati ; éclats de cuivre ; claquements percussifs ; grondements de clarinette basse et de contrebasse se répondent.

 

Cette œuvre d’une dizaine de minutes tient du collage. Elle suscite des impressions de paysage nocturne comme traversé par des bourrasques dégageant la lueur de la lune, s’apparentant  aussi à des nuées d’oiseaux. Elle s’intègre pertinemment dans ce programme qui clôture cette drôle de saison.

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Concert du jeudi 10 mai 2021 au théâtre de Caen.

On peut découvrir la saison du théâtre de Caen, 2021-2022 sur le site theatre.caen.

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