Un « Bourgeois » … de qualité

Tout vient à point… Elle était attendue au théâtre de Caen, cette production du « Bourgeois Gentilhomme » par la Compagnie Jérôme Deschamps et les Musiciens du Louvre. Cette version, en intégrale, de la comédie-ballet de Molière-Lully avait dû être remise à trois reprises pour cause de Covid 19… Cette fois, c’est le virus du rire qui s’est répandu sous les masques _ encore obligatoire en plus du passe sanitaire. Une vraie cure d’enjouement conduite Jérôme Deschamps incarnant un Monsieur Jourdain tout à la fois désopilant et pathétique.

« Le Bourgeois Genilhomme », en version complète conduite par Jérôme Deschamps, a offert une ouverture de saison 2021-2022 hilarante au théâtre de Caen. (Photo Marie Clauzade).

 

Aux yeux de Jérôme Deschamps, qui signe aussi la mise en scène, cela coule de source : Monsieur Jourdain n’est pas un « ridicule sottement ambitieux », mais bien plutôt un bourgeois fortuné qui s’ennuie et rêve de s’élever par la culture. Seulement, il n’a pas les codes. Il se laisse facilement berner. Dorante n’est pas le dernier à se prévaloir de sa qualité de gentilhomme, à laquelle aspire le marchand, pour le faire débourser. Il a aussi dans son plan la belle veuve Dorimène, marquise de son état.

D’entrée, les interventions des maîtres de musique, de danse, d’armes révèlent des personnages aussi faussement obséquieux, qu’imbus d’un art, que chacun place jalousement premier. En affirmant sans complexe la primeur de son savoir, le maître de philosophie s’attire les foudres de ses collègues. L’agencement de sa coiffure soigneusement étirée en accent circonflexe en fait les frais.

      « Marquise, vos beaux yeux… » (Photo Maris Clauzade)

Au grand dam d’un Jourdain encore tout ébaubi de connaître la différence entre vers et prose, l’articulation des voyelles et les manières de trousser un compliment que le bourgeois réserve à Dorimène. Ce sont là autant de scènes demeurées célèbres, auxquelles Jérôme Deschamps apporte sa patte personnelle. Depuis « La Veillée », le comédien excelle dans des attitudes exclamatives, qui feront école avec les Deschiens.

Costumes exubérants

De son oncle Jacques Tati, Jérôme Deschamps perpétue une tradition du bruitage insolite, voire anachronique dans le cas, entre autres trouvailles, d’un fer à repasser à la vapeur intempestive. On retrouve aussi sa signature dans le surgissement d’animaux, de l’agneau bêlant à la poule vite plumée ; du cochon prolifique en saucisses, hot-dogs et autre jambon sous plastique (!), aux souris dont les échappées aux pièges se découvrent dans le ballet final, tels Jerry et son double. Sans oublier un passage au bar…

La sobriété des décors contrastent avec l’exubérance des costumes et des coiffures. Le dispositif scénique conçu par Félix Deschamps fait valoir d’une grande boîte un jeu astucieux de portes et de castelets. Les costumes participent du dynamisme de la pièce par la folle inventivité de formes et de couleurs de leur créatrice Vanessa Sannino. Ils tiennent de l’imagination à fois d’un Jean-Paul Goude et d’un Christian Lacroix ou d’un Christian de Castelbajac.

Habit vert

Il faut reconnaître que la surprise que lui concocte son tailleur a de quoi épater Monsieur Jourdain. Devant cet habit vert, surchargé à souhait, la perruque abondante surmontée de force plumes, Nicole (excellente Pauline Tricot), la servante pleine de ressorts, est incapable de réprimer ses fous rires. Madame Jourdain a l’étonnement mesuré. Quoique. Elle n’est pas dupe des manœuvres qui emberlificotent la naïveté de son mari, qui n’en tance pas moins « l’impertinente » campée par l’épatante Josiane Stoléru.

Le tailleur n’a pas lésiné pour confectionner un costume du plus bel effet à Monsieur Jourdain. (Photo Marie Clauzade).

 

Cette nouvelle tenue le dispute plus tard à l’accoutrement que vaut à Jourdain son élévation au rang de Mamamouchi. On sait le stratagème inventé par le valet Covielle (percutant Vincent Debost) pour convaincre le patriarche de donner la main de Lucile, sa fille (capricieuse Pauline Gardel), à Cléonte. Le prétendant, pleurnichard mais honnête à la voix de fausset (composition convaincante d’Aurélien Gabrielli) n’a que le tort ne n’être point gentilhomme. Il se travestit en fils du Grand Turc. La ruse va fonctionner au terme d’une cérémonie hautement burlesque, une turquerie associée à une marche devenue un « tube » de la musique baroque.

           

Une intronisation délirante et voilà le Bourgeois élevé au rang de Mamamouchi. (Photo Marie Clauzade 

 

La musique justement. Il n’est pas souvent donné de voir en spectacle complet « Le Bourgeois ». Marc Minkowski a confié sa baguette à David Dewaste pour diriger son ensemble des Musiciens du Louvre. De quoi satisfaire en même temps le maître de musique et le maître de danse dans de délicieux intermèdes teintés d’humour. Natalie van Parys offre une chorégraphie à l’enchantement ironique soulignée par l’aigrette des interprètes. Côté voix, la soprano Sandrine Buendia, Lisandro Nesis, ténor, Nile Senatore, haute contre et Nabil Suliman, baryton, forment un quatuor aux interventions drôles et fraîches.

A la création du « Bourgeois Gentilhomme », au château de Chambord, il y a exactement 351 ans, quelques esprits chagrins de la cour s’étaient émus _ en vain _ auprès de Louis XIV de la satire qui sous-tend la pièce de Molière. Jérôme Deschamps s’en délecte servi par les interprétations toutes de morgue et d’affectation de Sébastien Boudrot (le maître de musique et le tailleur) ; Guillaume Laloux, le maître de danse qui incarne aussi avec le même bonheur le rôle de Dorante) ; et celle de Jean-Claude Bolle-Reddat, en maître de philosophie gonflée d’une certitudes portées par une voix mouchetée.

Les femmes, comme souvent chez Molière, tiennent le beau rôle, Madame Jourdain, bien sûr, Nicole, mais aussi Dorimène, fine mouche, auquel le sourire de Pauline Deshons souligne une fausse candeur malicieuse.

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« Le Bourgeois Gentilhomme » par la compagnie Jérôme Deschamps et Les Musiciens du Louvre, au théâtre de Caen, représentations données dimanche 10, mardi 12, mercredi 13 et vendredi 15 octobre.

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