Haydn, les Cambini et la dentellière

Après un an et presque trois mois d’interruption forcée, le Quatuor Cambini-Paris a repris sa Route 68, celle de l’intégrale des quatuors de Joseph Haydn. On en était à mi-étape, quand la pandémie du Covid 19 a brisé ce bel élan. Momentanément, mais un momentanément longue durée ! Mercredi, c’était les retrouvailles au théâtre de Caen, pour de la belle ouvrage, façon dentelle.

(Photo Archives Philippe Delval).

On pourrait imaginer un conte, où le temps se fige. Les personnages s’immobilisent et ne s’animent que bien plus tard dans un cadre inchangé. On a quitté les quatre Cambini _ Julien Chauvin, Karine Crocquenoy, Pierre-Éric Nimylowycz et Atsushi Sakaï _ le 11 mars 2020, juste avant que le redoutable virus ne mette le pays sous cloche. On les retrouve tels, en lieu et place le 2 juin 2021, quand le confinement commence à se détendre.

En lieu, oui. En place, presque. D’habitude, le Quatuor se produit dans les foyers du théâtre. Là, le respect d’une jauge à 35% aurait réduit sensiblement l’auditoire. Le recours à la grande salle, dans les mêmes conditions d’accueil, permet de retrouver une affluence normale, voire un peu supérieure.

Il faut s’accommoder de la moiteur du cocon, masqué pendant toute la durée du concert. Au point d’envier un peu les musiciens qui s’en débarrassent une fois assis devant leurs partitions. Clément Lebrun retrouve son rôle de maître de cérémonie pour présenter ce douzième concert et annoncer la participation, cette fois, d’une dentellière, Florence Quinette.

Partition et carton

Motif, ligne, ornementation, m ais aussi finesse, délicatesse, doigté, les analogies ne manquent pas entre la musique et l’art de la dentelle. La partition pour l’une, le carton, ou canevas, pour l’autre. Il y a objet à comparaison. On pourrait même rapprocher la dextérité du, ou de la, violoniste à l’habileté de la dentellière. Une vidéo laisse pantois Clément Lebrun, béotien avoué en la matière. On y voit les doigts de Florence Quinette évoluer avec une vélocité qui lui vaudrait bien le titre de « Paganini du fuseau » !

Installée à Vaux-sur-Aure, Florence Quinette a, avec d’autres passionnées comme elle, participé à la reconstitution et au sauvetage d’un savoir-faire, qui a construit jusqu’au milieu du XIXe siècle la réputation des ateliers de Bayeux, et aussi de Caen et de Courseulles. Ça n’a tenu qu’à un fil, tant la transmission s’était éteinte, n’était une documentation partielle.

Surprises

Le premier quatuor, opus 14, n°1, se révèle, on va s’en rendre compte, une délicieuse introduction aux propos échangés entre Florence Quinette et Clément Lebrun. Ses mouvements ont la grâce d’un menuet et la douceur d’un lever de soleil printanier, jusqu’à un final soyeux pour conclure une œuvre intimiste destinée au salon. Mais, on sait, Joseph Haydn, l’inventeur du quatuor à cordes, faut-il le rappeler, a toujours son lot de surprises.

Une des plus étonnantes survient dans le quatrième mouvement du quatuor opus 54, n°2. Créée en 1788, soit dix-sept plus tard que l’opus 14, l’œuvre évolue paisiblement sur un motif guidé par le violon de Julien Chauvin jusqu’à ce qu’entre deux adagios, le premier de cordée entraîne les siens dans un presto. Vivement conduit, il ménage quelques ruptures comme pour reprendre son souffle.

Bien sûr, c’est dans la partition, mais ni Karine Crocquenoy, second violon, ni Pierre-Éric Nimylowycz, à l’alto, ni Atsushi Sakaï, impassible avec sa barbiche à la Béjard, ne se laissent surprendre par Julien Chauvin, assez prompt à se soulever de son siège, comme sa consœur Mi-sa Yang. On aura compris qu’en fait une complicité se tisse entre les quatre musiciens.

Sa solidité s’affirme depuis le départ de cette Route 68. Le troisième quatuor de la soirée en offre une démonstration éclatante. L’opus 64, n°6 correspond à la période anglaise de Haydn. Le prince Esterhazy vient de mourir en 1780. Le compositeur perd un protecteur mais le voilà aussi « déconfiné ». Il peut voyager. Les Britanniques sont des fans de sa musique.

Ce quatuor 64 contient de magnifiques passages quasi symphoniques. Haydn est en pleine maturité de son art. Et là, il donne la pleine mesure à chacun des instruments, entraînés dans une « battle », pour reprendre le lot de Clément Lebrun. Au premier violon, les autres cordes ne s’en laissent pas conter. Les répliques jaillissent dans un canevas aux sonorités claires et subtiles. Formidables Cambini !

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Concert du mercredi 2 juin 2021, au théâtre de Caen. Prochaine étape de la Route 68, en décembre.

 

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