Cirque-conférence musicale, un vrai poème!

Pour fêter ses vingt ans, le Poème Harmonique de Vincent Dumestre a opté pour un spectacle aussi insolite qu’électrisant. Associer au fil d’une déambulation musique pour partie sacrée et arts du cirque, il y avait de quoi tournebouler tout à la fois les connaisseurs du baroque et les amateurs d’acrobaties. Du théâtre de Caen l’église de la Gloriette, la démonstration a convaincu. Son titre « Elévations » lui collait parfaitement.

Vincent Dumestre et le Poème Harmonique (Photo Jean-Baptiste Millot)

Il est comme ça des projets un peu fous ! De ceux qui vous projettent dans une sorte d’inconnu, de pari    aussi. Car faire entendre des airs religieux de la Rome du XVIIe siècle, tandis qu’évoluent des circassiens, c’est chose rare sinon inédite. A l’occasion du vingtième anniversaire de son ensemble Le Poème Harmonique, Vincent Dumestre partage cette audace avec la compagnie MPTA (Les Mains, les Pieds et la Tête Aussi) de Mathurin Bolze.

D’un côté des cordes, y compris vocales ; de l’autre, des roues et un  trampoline. Tour commence dans les foyers du théâtre. Un air de procession entraîne dans une atmosphère à la fois pieuse et allègre. Se répondent les voix de la soprano Claire Lefilliâtre et du haute contre Bruno Le Levreur dans un chant à la Vierge. Les chanteurs et musiciens surplombent du deuxième balcon l’espace des foyers coupé par une scène.

Le public réparti de part et d’autre voit patienter celui qui va se révéler un virtuose de la roue Cyr, grand cerceau métallique. Juan Ignacio Tulan, artiste argentin danseur de formation, est comme « L’homme de Vitruve », le célèbre dessin de Léonard de Vinci avant d’animer l’agrès sur l’air de la chaconne de Tarquinio  Merula.  Avec une maîtrise confondante, il se joue des pieds et des mains pour dompter la force centrifuge qu’il impulse à la roue, qui, d’accessoire, se métamorphose en véritable partenaire. La musique participe de ce ballet ondoyant  fascinant.

Mathurin Bolze et sa roue (Photo Yiochi Tsukada)

Depuis cette entrée en conférence du cirque et de la musique, le dialogue se poursuit  dans la grande salle. Le célèbre et poignant « Lamento della Ninfa » tiré des Madrigaux de Monteverdi introduit et accompagne l’intervention de Mathurin Bolze. Imaginez en grand une roue, de celle d’une cage de hamster. La comparaison s’arrête là. Car de son usage, loin de galoper comme sur un tapis roulant, l’artiste en tire des figures et des postures élégantes et fluides.

– Photo de répétition: Christophe RAYNAUD DE LAGE –

Il évoque tout autant Chaplin pris dans les engrenages des « Temps modernes » qu’un homme invisible quand sa paire de chaussures trace des pas dans la roue encore en mouvement. Le tout dans un tempo subtil et rigoureux, qui a mis à l’épreuve la violoniste. Au moment d’entamer l’air de la Sonata Prima de Dario Catello, une corde a sauté (non pas « à sauter »).

L’incident passe presqu’inaperçu grâce à la solidarité spontanée des collègues de Fiona-Emilie Poupard. Mais la violoniste ne peut réparer qu’en direct. Ce qu’elle fait avec sang froid pour enchaîner à temps tandis que Juan Ignacio Tula entame une véritable performance qui tient à la fois du hula hoop que du derviche tourneur. C’est là sans doute où l’on touche, avec le « Lamento d’Arianna » (de Monteverdi à nouveau) cette démarche spirituelle suscitée par les cadences répétées, avec un final magnifique quand la roue achève ses ondulations comme un dernier soupir.

La dernière partie qui entraîne le public jusqu’à Notre-Dame de la Gloriette pourrait le laisser prévoir avec le chant pieux « In te Domine Speravi » interprété de façon éclaté dans l’église. D’élévations, il est effectivement question avec les voltigeurs de trampoline Mathurin Bolze, sorti de sa roue, et son alter ego, Karim Messaoudi, visage d’ange qui aurait pu inspirer Le Caravage.

 Sur les « Lamentations du premier jour » d’Emilio de’Cavalieri, le duo tisse une histoire  pleine de rebondissements spectaculaires au cœur d’un chœur qui n’en aura jamais vu autant. Elle entraîne vers un autre monde, les temps d’une suspension aussi éphémère que réconfortante. L’humour s’y révèle aussi spontané que candide. C’est beau, intelligent, respectueux. Les (éventuelles) réticences d’esprits chagrins allergiques à cette démarche iconoclaste ne sont que tempête dans un verre d’eau.

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« Elevations », spectacle donné mercredi  22 et jeudi  23 mai 2019, au théâtre et à Notre-Dame de la Gloriette à Caen

Dans l’intimité de la musique française

Pour l’avant-dernier concert de sa 23e édition, le Festival de Pâques de Deauville a proposé un programme de musique française exclusivement. Il renvoie à cette période charnière fertile, dominée par les personnalités de Debussy puis de Ravel. D’autres noms s’y distinguent, comme Ernest Chausson, ou, météore dans le ciel musical, Guillaume Lekeu. Cette soirée intimiste a donné l’occasion d’entendre la belle voix d’Amandine Bré ; de mesurer la dimension pianistique de Théo Fouchenneret ; d’apprécier le jeu subtil du Quatuor Hanson.

Il avait l’âge, ou peu s’en faut en plus ou en moins, des interprètes du festival. Guillaume Lekeu avait 24, quand la fièvre typhoïde l’a emporté en 1894. Il  aurait pu rester le contemporain de Maurice Ravel, dont il était l’aîné de cinq ans. Le sort en a voulu autrement. De cette vie brève, celui qui fut le disciple de César Franck, a laissé quelques œuvres témoignant d’un talent déjà mûr.

Une première

Ainsi de cet Adagio pour orchestre à cordes écrit en 1891. L’œuvre est bouleversante sans être triste. Elle invite à la rêverie que peut susciter un paysage d’eau et de lumière. On l’associe à la musique de Wagner qu’admirait le jeune compositeur. C’est un autre jeune musicien, Julien Giraudet, qui a réalisé une version pour septuor. Il répondait à une commande d’Yves Petit de Voize, le directeur du festival.

Il en respecte les couleurs, les éléments de construction. Au Quatuor Hanson (Anton Hanson, Jules Dussap, Gabrielle Lafait, Simon Dechambre) s’associent l’altiste Raphaël Pagnon, Adrien Bellom au violoncelle et Simon Giudicelli. L’ensemble offre douze minutes hors temps, saisissant l’auditoire par une interprétation profonde et captivante.

Familier de Debussy, qu’il retrouvait souvent dans la maison ouverte aux musiciens de son beau-frère et peintre Henry Lerolle, Ernest Chausson n’en avait pas du tout le même tempérament. Cela n’empêchait pas une amitié forte marquée par une admiration réciproque, juste ternie pour une histoire de dettes, restée en suspens après la mort accidentelle de Chausson en 1899, une chute de vélo.

Feu d’artifice

Trois œuvres de l’un et l’autre, du temps où tout allait encore bien entre eux, sont inscrites dans ce concert. De Chausson, les « Quelques danses » pour piano et « Chanson perpétuelle » pour voix, quatuor à cordes et piano, révèlent un état d’esprit contrasté. On sait le compositeur inquiet sur son travail. Ces « Quelques danses » n’en laissent rien paraître par leur délicatesse et leur vivacité, ainsi que le traduit Théo Fouchenneret avant un final  en feu d’artifice.

La « Chanson perpétuelle », écrite en 1898, dans un moment d’euphorie, fait preuve d’un sentiment tout à l’opposé ! Elle est tirée d’un texte de Charles Cros (Poème de l’amour et de la mer), qui évoque la douleur d’une femme abandonnée.  La langueur des cordes, les échos du piano accompagnent avec justesse le timbre d’Amboisine Bré. Sa touche grave en « arrière son » ajoute à la tristesse de la mélodie.

De la Réunion à Madagascar

Entretemps, les qualités vocales de la lauréate des Victoires de la Musique classique 2019  ont brillé dans le « Nocturne pour voix » de Guillaume Lekeu. Elles s’épanouissent dans les « Chansons madécasses »  (chansons de Madagascar) pour voix, flûte et piano de Maurice Ravel (1926-1926). Cette œuvre emprunte à des textes du vicomte Evariste de Parny, né à l’île Bourbon (aujourd’hui La Réunion), en 1753.

Sa sensualité de ses poèmes ont inspiré Baudelaire. Mais de Parny se caractérise aussi par son opposition à l’esclavage, dont il constatait les horreurs dans les îles colonisées. Les trois poèmes mis en musique par Ravel portent sur ces deux aspects. « Aoua », lancé comme un cri de guerre souleva des remous lors d’une première exécution privée entre défenseur et adversaire du colonialisme.

« Nahandove » et « Il est doux » illustrent un monde plus exotique sous  un regard masculin, qui relègue malgré tout les belles dans un rôle conventionnel. Les mélodies par leur épure participent de cette portée érotique, à laquelle la voix d’Ambroisine Bré ajoute un trouble.

Le Quatuor à cordes opus 10 de Claude Debussy clôture le concert. C’est le seul du genre écrit par le compositeur de « La Mer ». Identifiable dès les premières mesures, l’œuvre (1893) annonce les chefs d’œuvre du musicien. Les quatre interprètes du Quatuor Hanson en font une lecture convaincante, sensible, nuancée, espiègle dans le deuxième mouvement, enthousiaste dans le dernier.

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Concert donné le vendredi 3 mai 2019, salle Elie-de-Brignac, à Deauville.

Debussy, Franck et deux des Six


Après Nicholas Angelich, c’est un autre « historique » du Festival de Pâques qui a enchanté la salle Elie-de-Brignac. Le violoniste Renaud Capuçon partageait l’affiche du 1er Mai avec le pianiste Bertrand Chamayou après de leurs jeunes collègues de l’ensemble à vent Ouranos et de l’Atelier de musique. On l’attendait dans la Kammermusik n°4 pour violon et orchestre de Paul Hindemith. Changement de programme. C’est avec les célébrissimes Sonates de Claude Debussy et de César Franck qu’a été assurée la première partie de cette soirée.

Les conséquences d’un accident de ski sont les raisons officielles, pour lesquelles Renaud Capuçon a dû renoncer à interpréter l’œuvre initialement prévue pour ce concert du 1er Mai. Elles ne lui ont pas laissé assez de temps pour peaufiner son travail sur la « Kammermusik » de Paul Hindemith (1895-1963). Les mélomanes intéressés par le compositeur allemand, naturalisé américain, auront eu la possibilité d’entendre une autre de ses œuvres, le lendemain jeudi 2 mai.

Le violoniste s’est donc rabattu sur deux « tubes » du répertoire, avec la complicité de Bertrand Chamayou, par ailleurs invité pour l’ « Aubade pour piano et orchestre » de Francis Poulenc. La Sonate pour piano et violon n°3 en sol mineur (1917) de Claude Debussy et la Sonate de César Franck en la majeur (1886) comptent parmi les chefs d’œuvre du genre avec la deuxième Sonate de Gabriel Fauré.

Après l’année Debussy

Elles font aussi partie du répertoire de prédilection des deux musiciens. Ils ont eu, par exemple, l’occasion d’enregistrer ensemble à l’occasion du centenaire de la mort de Claude Debussy, l’an dernier, en 1918. Cette Sonate n°3 est d’ailleurs la dernière œuvre du compositeur. Il est très malade quand il l’écrit. A la création, salle Gaveau, en mai 1917, pour le Foyer du soldat aveugle il fait sa dernière apparition publique.

En dépit d’élans lumineux, la Sonate dégage des sentiments angoissés. Sa tonalité est sombre, voire secrète. Toujours élégant, le violon de Renaud Capuçon , rend merveilleusement perceptibles les nuances de cette œuvre assez brève (trois mouvements en douze minutes environ). Le piano de Bertrand Chamayou y répond avec la franche clarté qui caractérise son jeu fin.

Ces qualités se retrouvent sans surprise dans la Sonate de César Franck. Ecrite vers les dernières années de sa vie, cette pièce est tout à la fois resplendissante et émouvante. Le compositeur l’a dédicacée à son compatriote le violoniste belge Eugène Ysaÿe. La phrase initiale du premier mouvement est tout de suite identifiable confère un côté proustien, dont les deux musiciens s’acquittent avec brio.

Ballet

Leur interprétation des deux Sonates montre à quel point un concert en direct reste un moment unique. La deuxième partie de la soirée offre en plus le plaisir d’entendre des œuvres moins diffusées. On connaît « Le Bœuf sur le toit » de Darius Milhaud. « La Création du monde », est un autre volet de son écriture expressive, magnifiée par les sonorités des cuivres et des vents (ah, ce saxophone !) et des recherches rythmiques tout à fait séduisantes.

L’influence du jazz, que le compositeur découvre au cours d’un séjour à Harlem, en 1922, est évidente. Milhaud en fait son miel avec ses accents à la Gershwin _ son cadet de six ans _, que saura aussi exploiter un Georges Delerue. Une commande des Ballets Suédois permet au compositeur de mettre en musique les impressions qu’il rapporte des Etats-Unis. Un livret de Blaise Cendrars donne corps à cette « Création du monde ». La première représentation a lieu dès 1923 avec des décors et costumes de Fernand Léger.

On aimerait pouvoir imaginer ce qu’a pu donner le spectacle dans son entier. Mais la version de concert des dix-sept musiciens de l’Atelier de musique et de l’ensemble offre ici un souvenir épatant. La direction de Pierre Dumoussaud, sautillante et imagée y participe. Il enchaîne avec l’Aubade pour piano et orchestre d’un autre membre du fameux Groupe des Six, Francis Poulenc.

Concerto chorégraphique

L’œuvre est inspirée du sort de la déesse Diane et de sa solitude. Le compositeur en parle comme d’un « concerto chorégraphique » pour danseuse (ce sera Bronislava Nijinska, la sœur de Nijinski) et dix-huit instruments. L’effectif relativement réduit répond au lieu de la création, en 1929, un salon de l’hôtel du Vicomte de Noailles. N’empêche, la partition de Poulenc fait sonner l’orchestre comme deux !

Le compositeur exploite là aussi les richesses sonores des pupitres des cuivres et vents. Le piano de Bertrand Chamayou n’est pas en reste avec des exploits virtuoses introduits par une toccata explosive. Pierre Dumoussaud en perd presque sa chemise, tandis que le pianiste apporte une dernière touche à cette interprétation.  Elle ne manque pas non plus de moments tranquilles. Déjà monté haut après la première partie du concert, l’applaudimètre atteint un nouveau seuil. Ce qui vaut un rappel apprécié.

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Concert donné le mercredi 1er mai, salle Elie-de-Brignac, à Deauville. 

Beethoven sous le signe du sept


Il soufflait un vent à décorner des bœufs samedi sur la côte normande, ne rendant que plus chaleureuse la salle Elie-de Brignac pour le cinquième concert du Festival de Pâques 2019. L’intérêt était aussi accentué par la venue de Nicholas Angelich. Le pianiste est l’un quatre mousquetaires fondateurs de ce rendez-vous deauvillais qu’il ne manque guère depuis 22 ans. Beethoven, rien que Beethoven était au programme de cette soirée. Y participaient deux jeunes talents confirmés, le violoniste Pierre Fouchenneret  et le violoncelliste Yann Levionnois entraînés vers l’excellence par un Nicholas Angelich au sommet de son art.

Les adeptes de la numérologie y verront peut-être un message, là on adoptera plus raisonnablement une aimable coïncidence. Le chiffre 7 s’inscrit dans cette soirée Beethoven. Avec d’abord les Sept variations pour violoncelle et piano et le Trio n°7 pour piano et cordes, lequel, soit dit en passant, est contemporain  de la 7e Symphonie du compositeur.

Cette harmonie aurait dû être contrariée, puisque le programme annonçait le Sonate pour violon et piano n°10. Or, changement de dernière minute, Nicholas Angelich et Pierre Fouchenneret ont préféré retenir la Sonate n°7. A croire quand même que c’était prémédité ! On peut ajouter que deux duos plus un trio, ça fait… sept.

D’après « La Flûte »

ntBon, on arrête. Retour sur les Variations (publiées 1801). Beethoven y conjugue en forme d’exercices de style le thème du duo d’amour chanté par Pamina et Papageno. « Bei Männern, welche Liebe fühlen » apparaît dans le premier acte de « La Flûte enchantée », l’opéra de Mozart. Au piano de Nicholas Angelich répond le violoncelle de Yann Levionnois au fil d’échanges, où se déclinent sentiments et impressions divers : allègres, affectés, méditatifs, dansants pour finir sur une note espiègle, à la façon de Haydn comme le soulignent les commentaires de musicologie.

Haydn, justement, accordait une place importante au violoncelle, comme Bach avant lui. Mais Beethoven va plus loin dans les capacités de cet instrument, dont il exploite la puissance et la chaleur. Le piano de Nicholas Angelich y participe par les effets subtils et nuancés que l’interprète en tire.

Ce « tendre colosse », comme on l’appelle affectueusement à la Philharmonie de Paris, étonnera toujours par la qualité et la finesse de son jeu. Son buste paraît comme figé, tandis que ses mains, à la souplesse féline, survole le clavier avec une élégance ailée. De celle qui s’abstient de gestes spectaculaires.

A l’Archiduc Rodolphe

A ses côtés, contraste la silhouette menue et juvénile du violoncelliste. On croirait à l’image du maître et son élève, n’était la valeur bien établie de Yann Levionnois. On pourrait dire la même chose du violoniste Pierre Fouchenneret. Son duo avec Nicholas Angelich dans la Sonate n°7 en ut mineur (composée en 1802, première audition en 1803) demeure un modèle dans une interprétation révélant avec pertinence le ton dramatique de l’œuvre.

Le Trio pour piano et cordes n°7 « A l’Archiduc » (Rodolphe d’Autriche, élève, ami et protecteur de Beethoven) offre aux interprètes un moment de complicité totale. Dès l’entrée en matière _ sonore _ du premier mouvement à la mélodie tout de suite identifiable, l’entraide opère. L’œuvre (première audition en 1814) est placée dans les « hits » du catalogue beethovénien pour la richesse de son vocabulaire musical, tant technique qu’expressif


Elle traduit une maturité vers laquelle Nicholas Angelich conduit ses deux partenaires. Le presto de conclusion en apporte une démonstration enthousiasmante, comme un hommage au « Titan de Bonn ». Les chaleureux applaudissements suivent, aussi crépitants que l’averse de grêle tombée sur le toit de la salle de concert juste avant le 2e mouvement.

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Concert donné le samedi 27 avril 2019, salle Elie-de-Brignac, à Deauville.

Bruckner, Brahms, en cinq majeur

Associer Anton Bruckner (1824-1896) et Johannes Brahms (1833-1897) dans un même programme tient d’une certaine malice. Une inimitié opposait les deux compositeurs qui portaient des points de vue divergents sur Wagner. Le premier écrivit peu de musique de chambre, alors que le second fut prolixe dans ce domaine. On leur doit deux quintettes aussi remarquables l’un que l’autre. Les jeunes musiciens du Festival de Pâques de Deauville en ont fait une interprétation exemplaire, avec un Adam Laloum étourdissant.

Outre le fait d’être contemporains (à neuf ans près), ce qui  rapproche Bruckner et Brahms est d’être restés vieux garçons à la réputation de grands buveurs de bière… Musicalement, leurs itinéraires respectifs ont été bien différents. Bruckner n’a vraiment commencé à composer qu’à la quarantaine, à un âge où Brahms avait déjà été largement lancé sous le patronage de Robert Schumann (et de Clara). La notoriété de l’Autrichien a été _ notamment en France _ tardive, alors que celle de son cadet s’est vite étendue.

Anton Bruckner approche des soixante ans quand, sur la suggestion du violoniste Joseph Hellmesberger, il se lance dans l’écriture d’un quintette à cordes. L’œuvre en fa majeur pour deux violons, deux altos et un violoncelle sera créée en novembre 1881, par une autre formation que celle du commanditaire rétif à la modernité de l’écriture.

Symphonique

On reste frappé par l’aspect symphonique de l’ouvrage. Il n’étonne pas finalement au vu du répertoire de Bruckner que l’on rapproche de celui de Beethoven. On remarque aussi le rôle dévolu aux altos, sortis de l’ombre des violons.

Les deux groupes d’instruments _ violons de Shuichi Okada et Mi-Sa Yang ; altos de Mathis Rochat Manuel-Vioque-Judde _ impressionnent par la qualité des échanges au fil de vagues sonores, de ruptures, d’incursions thématiques, sous l’arbitrage du violoncelle de Volodia Van Keulen. Le troisième mouvement, l’adagio, intervient comme un chant religieux et introduit un final aussi intense que délicat.

Incandescent

Vingt ans plus tôt, Brahms avait composé un quintette également pour violons, altos et violoncelle. Mais il reprit sa copie à deux reprises pour, au bout de compte, remplacer un alto par le piano. Ainsi est né, en 1885, le Quintette opus 34 en fa mineur. Il reste une des œuvres les plus jouées de la musique de chambre.

Brahms, relégué parmi les conservateurs pour son « antiwagnérisme », démontrait à ses détracteurs qu’il était capable d’audace. Son invention mélodique s’affirme d’entrée par la forme sonate de son attaque. A la précision d’orfèvre, le pianiste Adam Laloum et la violoniste Mi-Sa Yang ajoutent une puissance de jeu.

La complicité éprouvée des deux interprètes a un effet d’entraînement sur l’ensemble du groupe, qui rend une copie impeccable aussi bien dans les passages à l’unisson que dans les moments fugués ou les ruptures de rythmes. La conclusion du « Presto non troppo » est à couper le souffle avec le piano incandescent d’Adam Laloum. On hésiterait à effleurer les touches de peur de se brûler !

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Concert donné le vendredi 26 avril 2019, salle Elie-de-Brignac, à Deauville.

Prochains concerts : samedi 27 avril, avec Pierre Fouchenneret, violon ; Yann Levionnois, violoncelle ; Nicholas Angelich, piano. Programme Beethoven.

Mercredi 1er mai, avec Renaud Capuçon, violon ; Bertrand Chamayou, piano ; l’ensemble Ouranos. Direction, Pierre Dumoussaud. Programme Hindemith, Poulenc et Milhaud.

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Haydn, c’est bon aussi pour les neurones


Saison 3, neuvième concert, 27e quatuor, la « Route 68 » des Cambini avance. La bande des quatre réunie autour du violoniste Julien Chauvin tient son pari audacieux d’une intégrale de Joseph Haydn. Jeudi, c’était le dernier rendez-vous de la saison 18-19 au théâtre de Caen, avec, comme toujours, un thème nouveau. Il a été question cette fois des relations entre musique et cerveau sous l’éclairage du neurologue Bernard Lechevalier. Epatant !

Les progrès en neurosciences, avec notamment le développement de l’imagerie médicale, permettent de mieux cerner les fonctions des différentes zones du cerveau. Celle du langage se situe dans l’hémisphère gauche. Qu’un aphasique puisse jouer du piano, comme l’avait observé le médecin Adrien Proust _ le père de Marcel _ pouvait laisser conclure que le siège de la musique se situe dans l’hémisphère droit.

Ça n’est pas si simple, mais on a une connaissance plus affinée qui permet d’établir une « cartographie » cérébrale de l’activité musicale, explique ainsi Bernard Lechevalier. Le professeur émérite, à la fois neurologue et musicien _ organiste, il a été trente ans titulaire de la tribune de l’église Saint-Pierre de Caen _ renvoie notamment aux travaux d’Hervé Platel, qui anime les recherches dans ce domaine à l’université de Caen (1 et 2).

Bien que dense, l’échange entre Bernard Lechevalier et Clément Lebrun, le musicologue accompagnateur de cette « Route 68 », ne pouvait que survoler le sujet. On retient avant tout que la musique facilite le développement du cerveau. La fonction cérébrale d’un fœtus y réagit dès la 25e semaine. D’où l’intérêt de l’apprentissage musical chez les enfants.

« Cosa mentale »

Et contrairement à une idée, qui avait encore cours dans l’enseignement médical il y a une cinquantaine d’années, un cerveau n’est pas « fini » à l’âge adulte. Sa plasticité lui permet d’évoluer. La musique y participe. Cela ouvre des voies dans le traitement des maladies neurodégénératives.

Bon, tout cela ne nous dit pas pourquoi  certains sont plus doués que d’autres.  D’où vient ce « chant intérieur » du compositeur, qu’on a envie de rapprocher du mot de Léonard de Vinci s’agissant de la peinture : « è cosa mentale » (c’est chose mentale). Le talent n’est pas donné à tous. L’imagerie médicale peut le constater sans encore l’expliquer. Tant mieux sans doute. La créativité, l’émotion sont des domaines qui offrent à chacun sa part de liberté, comme musicien, mais aussi comme auditeur.

Le jeu du nom

Les quatuors de Haydn l’illustrent bien, qui, par delà leurs champs combinatoires à partir d’une simple mélodie, offrent une perception ouverte. Le jeu qui consiste à leur donner un nom montre la diversité des impressions ressenties… Mais tout un chacun se laisse porter par l’interprétation captivante du Quatuor Cambini que forment les attachants Julien Chauvin (premier violon), Karine Crocquenoy (2e violon), Pierre-Eric Nimylowicz (alto) et Atsushi Sakaï (violoncelle).

Les quatre courts mouvements du Quatuor opus 17 n°3 passent d’une douceur sereine à une allégresse ; puis d’une forme majestueuse à une sorte de marche en chœur qui se ferme sur un effleurement. Haydn avait dédié cette œuvre au violoniste Luigi Tomasini. Il lui fait la part belle, aujourd’hui par Julien Chauvin interposé, sans faire jouer « perso ». Au contraire.

L’opus 33 n°4 fait partie d’un groupe de six, qui a inspiré à Mozart ses « Quatuors dédiés à Haydn ». Il y a un côté dansant dans cette composition avec des parties syncopées dans le premier mouvement, alors que le second tient du pas chassé. Le « slow » du troisième s’appuie sur la rythmique du second violon et du violoncelle. Le dernier est comme sifflotant sur un thème récurrent qui se termine en pizzicati.

Final virtuose

Le concert s’achève sur l’Opus 76 n°1. Il  avait été tiré au sort lors du précédent rendez-vous. C’est une habitude de faire choisir au hasard une des œuvres du prochain programme. Au cours de cette soirée, c’est l’Opus 76 n°6 qui a été retenu. On restera dans la même gamme où Haydn déploie tout son art du quatuor. Dans ce n°1, les quatre partitions tissent un ensemble complexe, dont Beethoven a tiré les leçons. Elles se renvoient le thème puis évoluent à pas de loup. Dans le troisième mouvement, on retient en particulier le soutien apporté au premier violon par l’intervention des cordes pincées des trois autres instruments.

Et c’est un final virtuose qu’offrent les quatre musiciens. Tour à tour, chacun a sa plage d’expression. Une idée que reprendront les jazzmen.

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Concert donné le jeudi 25 avril  2019, au théâtre de Caen.

(1) Bernard Lechevalier est l’auteur du « Cerveau de Mozart ». Ed Odile Jacob (2003

(2) Ceux qui veulent approfondir la question peuvent consulter la plate-forme numérique Crain.Infos. On y trouve l’ouvrage « Le cerveau musicien » cosigné par Hervé Platel, Francis Eustache et Bernard Lechevalier. Ed de Boeck Supérieur (2010). On peut aussi visionner une conférence d’Hervé Platel diffusée sur internet en trois parties.

Haydn, Mozart, Beethoven, tiercé gagnant


Le soleil généreux du jour de Pâques offrait une délicieuse soirée propice au concert, le deuxième de cette édition 2019 du festival deauvillais. L’affluence était sensiblement plus importante que la veille. Haydn, Mozart, Beethoven sont des valeurs sûres. Mais elles n’expliquent pas plus de remplir ou presque la salle Elie-de-Brignac que Schumann, Brahms ou Mendelssohn.

Les interprètes du Septuor de Beethoven, de gauche à droite; Julien Chauvin, Pierre-Eric Nimylowycz, Michele Zeoli, Victor Julien-Laferrière, Nicolas Chedmail, Javier Zafra, Toni Salar-Verdù. (Photo Claude Doaré).

Doit-on avancer que l’esprit de découverte n’anime pas tous les auditeurs du festival ? Le quatuor vocal L’Archipel est encore tout jeune, alors que les interprètes de cette soirée dominicale ne sont plus des inconnus des mélomanes. Le violoniste Julien Chauvin, le violoncelliste Victor Julien-Laferrière et même le claveciniste Justin Taylor ont déjà un « palmarès » imposant.

Le programme germanique, comme la veille, constitue un « classique » de la musique de chambre, dont Joseph Haydn est le précurseur. Julien Chauvin fréquente ses partitions depuis un bon moment et même intensément depuis bientôt trois ans. Le chef du Concert de la Loge s’est engagé avec son autre formation, le Cambini-Paris, à jouer l’intégrale des soixante-huit quatuors du compositeur.

Cette « Route 68 » a commencé en novembre 2016. Elle est accueillie régulièrement au théâtre de Caen, à raison de trois concerts et neuf interprétations par saison. Cela nous entraîne à l’horizon 2024. Le prochain rendez-vous est dès ce jeudi 25 avril. Entretemps, Julien Chauvin aura pris le temps de se rendre à Saint-Etienne, où il dirige la production de « Cendrillon » de Nicolas Isouard.

Mais revenons à « Papa Haydn », qui inaugure un pianoforte en cette année 1788. Il écrit une série de trios pour cet instrument nouveau. Celui utilisé pour ce concert lui ressemble probablement. Il a gardé la forme d’un clavecin mais sonne bien sûr différemment avec ses cordes frappées et non plus « pincées ». Il s’en dégage une sonorité délicate, presqu’enfantine sous les doigts fulgurants de Justin Taylor.

Le jeune pianiste a déjà travaillé avec Julien Chauvin, notamment pour des Sonates de Mozart et Beethoven. Le violoncelle de Victor Julien-Laferrière s’adjoint subtilement aux deux autres instruments pour une interprétation aux nuances chantantes du Trio n°26 en do mineur.

Le Quatuor n°2 pour piano et cordes en mi bémol majeur de Mozart précède de deux ans le Trio de Haydn. Mais le protégé du prince Esterhazy a déjà fait du quatuor une forme musicale bien élaborée. Dans l’œuvre de son benjamin, l’alto y a bien sa place _ ici joué par Pierre-Eric Nimylowycz, membre du Cambini-Paris _  mais pas de deuxième violon. Le quatrième instrument est le piano. On se rapproche ainsi d’un mini-concerto. Au fil des trois mouvements, s’engage une conversation, d’où le pianoforte s’échappe comme dans une réflexion à voix haute pour revenir à un dialogue serein et jovial. Le piano s’éclipse pour la dernière œuvre du programme. Pour son Septuor opus  20, Beethoven convoque la famille des cordes, que rejoint le contrebassiste Michele Zeoli, et trois vents _ clarinette, basson, cor.

L’infatigable Julien Chauvin est toujours à la manœuvre pour ce septuor né avec le XIXe siècle. C’est toujours de la musique de chambre, mais on s’approche aussi de la symphonie. L’intervention de la clarinette de Toni Salar-Verdù, du basson de Javier Safra et surtout du cor de Nicolas Chedmail, donne une atmosphère de kiosque d’une station thermale d’Europe centrale. Avec ce pétillant final revigorant chaleureusement salué.

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Concert donné le dimanche 21 avril 2019, salle Elie-de-Brignac, à Deauville.

Oceano Vox à Deauville

Avec le jeune quatuor vocal L’Archipel, le Festival de Pâques de Deauville a offert à la voix d’ouvrir sa 23e édition. Tout comme, il la chargera d’en faire la clôture par les soins de la Chapelle Harmonique pour La Passion selon Saint Jean de Bach. Entretemps, il y aura aussi Ambroisine Bré dans un programme de chansons de Ravel et Chausson. La révélation de jeunes talents est dans l’esprit même de ce rendez-vous deauvillais. Cette première soirée n’y a pas manqué.

Mariamielle Lamagat, Adèle Charvet, Mathys Lagier, Edwin Fardini; en arrière plan: Guillaume Bellom et Ismaël Margain; (Photo Claude Doaré).
Mariamielle Lamagat, Adèle Charvet, Mathys Lagier, Edwin Fardini; en arrière plan: Guillaume Bellom et Ismaël Margain; (Photo Claude Doaré).

On connaît déjà Adèle Charvet. Oh, ça n’est pas bien vieux. Il y a un an, dans cette même salle Elie-de-Brignac, la mezzo-soprano avait frappé les esprits par sa présence scénique, un timbre chaleureux quasi envoûtant. C’était dans un récital Copland-Barber avec le Quatuor Hermès et dans des lieder d’Alban Berg. Elle ne cesse depuis de confirmer cette heureuse impression. Avec elle et trois autres jeunes chanteuse et chanteurs s’est constitué avec un quatuor. Il répond au nom de L’Archipel, dont on mesure la dimension métaphorique.

La soprano Mariamielle Lamagat et le baryton Edwin Fardini finissent tout juste leur formation supérieure au Conservatoire de Paris, mais déjà l’un et l’autre comptent un palmarès flatteur et une expérience de la scène. Passé par les ensemble Pygmalion de Raphaël Pichon et le chœur Accentus de Laurence Equilbey, le ténor Mathys Lagier bénéficie d’une pratique de concerts et d’opéras, construite sur un apprentissage précoce.

Tous les quatre se retrouvent dans cette merveilleuse pépinière qu’est la Fondation Singer-Polignac. Le Festival de Pâques et l’Août musical en sont les échos réguliers et attendus. L’Archipel entend explorer un large éventail du répertoire vocal incluant le jazz et le gospel. Mais là, pour l’une de ses premières sorties en public, il se concentre sur un programme allemand pur XIXe, exception faite du compositeur français Florent Schmitt et de ses « Chansons à quatre voix » (1903).

Des pages « so romantic » donc. Avec, sans aller jusqu’aux « orages désirés » de Chateaubriand, toute une palette de sentiments portés par des voix combinatoires : souple et délicate chez Mariamielle Lamagat ; affirmée et sensuelle chez Adèle Charvet ; nette et chaleureuse chez Mathys Lagier ; puissante et troublante chez Edwin Fardini. Les « Spanische Liebeslieder » (chants d’amour espagnols) de Robert Schumann en donnent la tonalité. Y répondent en deuxième partie les « Neue Liebenslieder Walzer » de Johannes Brahms. Le rapprochement s’impose quand on sait la grande estime réciproque des deux compositeurs, en dépit d’une génération d’écart.

La complicité quasi gémellaire des deux pianistes habitués des lieux, Guillaume Bellom et Ismaël Margain, ajoute à la cohérence de ce récital au partage équilibré des voix, avec toutefois des réserves sur les chansons de Schmitt. Les textes de Musset étaient difficilement compréhensibles dans cet élan vocal, dominé par le grave. On ne captait pas la fantaisie annoncée. Mais, on retient parmi des moments forts les duos entre la soprano et la mezzo, en particulier les « Drei Duette » de Brahms et le « Ich und du » (moi et toi) de Peter Cornelius.  Et c’est aussi sur un magnifique final des « Liebeslieder » de Brahms que se conclut ce concert d’ouverture.

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Concert donné le samedi 20 avril 2019 à la salle Elie-de-Brignac, à Deauville. Il a été retransmis en direct sur les ondes de France Musique dans l’émission d’Odile Sambe de Ricaud. Il est possible de l’écouter ou le réécouter sur le site de la station. Rappelons que tous les concerts des différentes éditions du festival de Pâques et de l’Août musical sont aussi accessibles gratuitement à l’écoute sur music.aquarelle. i

Avec La Loge, comme au salon

Julien Chauvin et son orchestre Le Concert de la Loge ont entraîné le public du théâtre de Caen dans un voyage dans le temps. Son programme « Un soir, aux Tuileries » s’est inspiré de ce que préconisait la formation, dont il a repris le nom. A l’exception de l’adjectif initial, « Olympique » devenu chasse gardée d’un certain comité sportif (1). Ce Concert de la Loge, version XVIIIe siècle, a « révolutionné » la formule des auditions, en mêlant musique symphonique, airs d’opéra, musique de chambre. Tout cela crée une proximité, proche d’un salon entre amis.

Les musiciennes et musiciens du Concert de La Loge. (Photo Franck Juery).

Créé en 1783 par le comte d’Ogny, le Concert de la Loge Olympique compte parmi les meilleurs orchestres d’Europe. Il est fort de 65 musiciens, parmi lesquels aussi bien des professionnels que des amateurs, des compositeurs et des éditeurs. Mais tous d’un niveau, à partir duquel vont se formaliser et s’unifier les méthodes d’enseignement adoptées par le premier conservatoire de musique, celui de Paris.

Ces précisions historiques sont apportées par Julien Chauvin. Il intervient ainsi au cours du programme, troquant son violon contre un micro. Et d’abord pour parler de Joseph Haydn, le compositeur star en ce dernier tiers du XVIIIe siècle. Non le Haydn des quatuors, dont Julien Chauvin et son quatuor Cambini-Paris se sont engagés à jouer l’intégrale, ici même à Caen ; mais le Haydn des symphonies.

Un petit nom à trouver

Parmi celles-ci, il en est six, qui répondent à une commande de la Loge Olympique. On les appelle « Les Parisiennes », avec cette particularité qu’on leur a donné un petit nom. « La Reine », « La Poule », « L’Ours » ont été ainsi enregistrées par la formation de Julien Chauvin. Le but est d’en graver l’intégrale. La Symphonie n°87 est la prochaine sur les rangs. Mais, elle n’a pas d’autre appellation. Un appel aux idées est lancé dans la salle, relayé sur le site internet de La Loge.

Les quatre mouvements de cette symphonie sont répartis sur le programme de la soirée, de quoi relancer les méninges. Le « Vivace » qui ouvre et cette 87e et le concert a de quoi stimuler les imaginations. Il est pétillant, contraste de sonorités avec une rythmique régulièrement relancée par une partie des pupitres des cordes. Les deux derniers mouvements qui clôtureront la soirée confirmeront la qualité d’ensemble guidé par l’archet de Julien Chauvin.

Comme au jazz

L’orchestre enchaîne ensuite avec deux mouvements de la 4e Symphonie concertante de François Devienne (1759-1803). Flûte, hautbois, basson et cor vont ainsi tenir à tour de rôle (puis ensemble) une place de soliste. Comme dans les concerts de jazz, où le public a coutume d’applaudir les passages en solo. Cela se faisait aussi au XVIIIe siècle, précise Julien Chauvin. Il y a un moment propice pour cela dans le deuxième mouvement.

Après un instant de flottement, on a visé juste ! Avec ce sentiment de surprise d’avoir enfreint une règle bien établie depuis. On en connaît qui, en d’autres circonstances, se serait retourné avec un regard furieux…  C’est une autre règle qu’ont contournée Antonio Sacchini (1730-1786) et Jean-Baptiste Lemoyne (1751-1796) en adaptant en opéra les tragédies respectivement du « Cid » et de « Phèdre ».

La voix de Sophie Karthäuser

C’était là empiéter sur les plates-bandes de la Comédie Française, jalouse de son répertoire. On ne sait comment ces compositeurs ont rusé. Mais le résultat est là, avec deux échantillons chantés (2) par la souriante Sophie Karthäuser. La soprano belge s’est déjà produite à Caen avec l’ensemble Correspondances de Sébastien Daucé dans un programme Michel de Lalande. C’était en 2016.

Sophie Karthäuser (Photo Molina Visuals).

Sa tessiture mozartienne lui sied bien dans  ce programme qui fit la réputation d’Antoinette de Saint-Huberty, la cantatrice en vogue à l’époque. Glück (« Fortune ennemie », air tiré d’ « Orphée et Eurydice ») ; Vogel (Âge d’or Ô bel âge » du « Démophon ») ; Grétry (« Ô sort par tes noires fureurs » des « Mariages Samnites ») complètent ce panorama vocal empli de sentiments poignants et (ou) orageux. Il est servi par une voix précise et expressive.

Il n’était pas rare, indique Julien Chauvin, que l’on joue deux à trois un air qui plaisait bien avant d’enchaîner la suite de l’œuvre. Aujourd’hui, on préfère la tradition du bis. Elle vaut à nouveau d’entendre « Il va venir, c’est Phèdre qui l’attend » de Lemoyne par la voix de Sophie Karthäuser. Une pépite qui conclut ce concert chaleureux, à l’image de cette formation attachante et complice.

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(1) En créant son ensemble orchestral, en 1975, Julien Chauvin avait repris le nom complet de cette formation de 1783. Cela lui a attiré les foudres du Comité olympique français, qui n’a pas été très fair-play en la matière et obtenu que le terme « olympique » soit retiré à La Loge.

(2) Le Concert de la Loge a joué les deux opéras : « Chimène ou Le Cid » d’Antonio  Sacchini, dans une mise en scène de Sandrine Anglade ; « Phèdre » de Jean-Baptiste Lemoyne, dans une mise en scène de Marc Paquien.

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« Un soir d’opéra aux Tuileries », concert donné jeudi 14 mars 2019, au théâtre de Caen, par Le Concert de la Loge.

« Heptaméron, histoires d’amour à mort


Même si son nom a été attribué à un lycée d’Alençon (1), Marguerite de Navarre (1492-1549) demeure une écrivaine méconnue. Son frère cadet, François 1er, lui fait toujours de l’ombre. Le politique l’emporte sur la femme de lettres. En amoureux de la langue française Benjamin Lazar remet en perspective la place de celle qui fut la protectrice de Rabelais. Avec le concours de la compagnie des « Cris de Paris », le metteur en scène jette des ponts entre les récits de son « Heptaméron » et les chants de la Renaissance italienne, à l’aube de l’opéra.

(Photo Simon Gosselin).

Avec Benjamin Lazar, on n’est jamais à bout de nos surprises. S’il s’intéresse à Marguerite de Navarre, c’est parce que la « dixième Muse », comme on l’a dénommée en son temps, a laissé une grande œuvre poétique et théâtrale, qu’expédia pourtant en quelques lignes le Lagarde et Michard des lycéens « babyboomers ». Or, on lui doit une langue aussi nette que raffinée qui pose les jalons du classicisme français (2).

« L’Heptaméron » se calque sur le modèle de dix fois dix nouvelles du « Décameron » de Giovanni Boccacio (1313-1375),  sauf que Marguerite de Navarre, rattrapée par la mort, n’a pu dépasser les 71 récits en sept chapitres. L’ouvrage prend prétexte de pluies diluviennes qui contraignent un groupe d’hommes et de femmes à rester confinés dans une abbaye. Pour se distraire, entre deux offices religieux, chacun y va de son histoire.

Sept nouvelles jalonnent le spectacle « Heptaméron, récits de la chambre obscure », cinq sont de Marguerite de Navarre, une est issue de l’œuvre de Boccace, la septième est adaptée de « Vies des dames illustres » de Brantôme (1537-1614). Une scène en pente, percée de trappes ; en fond, un rideau translucide et ondulé ; côté cour, une double échelle ; côté jardin, accrochés à un portant, plusieurs instruments de musique : le décor est conçu comme une métaphore de l’imaginaire (la camera obscura des peintres), aiguillonné aussi bien par des fictions que par des situations oniriques, dont on sait qu’elles peuvent abolir les frontières du temps et de l’espace.

Des mots et des chants. (Photo Simon Gosselin)

Le silence de l’introduction est rompu par le bruit des pas de jeunes gens, tels des étudiants. Ils disposent sur la scène des feuilles de papier, textes et partitions ( ?), tandis qu’un écran diffuse des images de fortes intempéries. Cheveux longs bouclés, jean et chemise de bûcheron ceinte autour de la taille, une comédienne (Fanny Blondeau) évoque avec les mots de Marguerite de Navarre le sort tragique d’une muletière qui refusa de céder aux assauts d’un valet.

A voix nues

Ce conte en ouvre d’autres. D’amours véritables, eux, mais contrariés sinon punis. On ne plaisante pas avec l’ordre social, surtout si c’est une femme qui le transgresse. A la beauté du style, Marguerite de Navarre offre une réflexion que ne manqueraient de se saisir les féministes d’aujourd’hui. En contrepoint de ces récits, Geoffroy Jourdain, directeur musical des Cris de Paris, a sélectionné des madrigaux de compositeurs italiens (Monteverdi, Rossi, Gesulado…). Les guerres d’Italie (victoire à Marignan, 1515 ; défaite à Pavie, dix ans plus tard) ont aussi contribué à développer le mouvement de la Renaissance italienne en France.

Des récits aux fins tragiques… avec en échos des madrigaux superbement chantés par les interprètes des Cris de Paris. Photo Simon Gosselin).

Ces madrigaux sont autant de plaintes portés à voix nues par huit chanteuses et chanteurs dans un équilibre de timbres finement soupesé. Et si on a tendance à retenir les voix de soprano _ mention quand même à Michiko Takahashi _, il faut saluer l’excellence du baryton-basse Virgile Ancely qui apporte une ligne grave magnifique. Le chanteur faisait partie de la distribution de l’ « Orfeo » de Rossi par l’Ensemble Pygmalion, vu au théâtre de Caen, il y a deux ans.

Entre veille et sommeil

Cette alternance de contes et de chants est bousculée par les interventions singulières de Geoffrey Carey. Silhouette longiligne, allure de professeur distrait, il raconte des histoires à dormir debout, de celles qui, entre veille et sommeil, vous transportent dans un monde loufoque. Ainsi d’un canard, ou plutôt d’une canne, dont son personnage est tombé amoureux ; ou de la façon d’attraper des lézards avec un miroir. Il parle même de salamandre. On n’y voit pas un hasard. C’était l’emblème de François 1er.

Geoffrey Carey et Fanny Blondeau, les conteurs (Photo Simon Gosselin).

La chambre obscure, par analogie à la pièce réservée au repos nocturne, invite au rêve. L’atmosphère créée par la mise en scène de Benjamin Lazar y contribue avec notamment des intermèdes dans une langue aussi étrangère qu’étrange. Par delà les fins dramatiques des contes _ les histoires d’amour finissent mal en général, dit la chanson _, il y a entre les mots de Marguerite de Navarre et la poésie des madrigaux une musicalité qui fonde à la fois l’originalité et la réussite de ce spectacle.

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  • (1) Marguerite de Navarre fut en premières noces l’épouse de Charles IV, duc d’Alençon.
  • (2) L’édit de Villers-Côterets (1539) a fait du français la langue officielle du royaume.

« Heptaméron, récits de la chambre obscure » par le Théâtre de l’Incrédule et Les Cris de Paris, spectacle donné mardi 12 et mercredi 13 mars 2019, au théâtre de Caen. « ,newColor: »n