« Tarquin », mise à nu d’un fantôme

La compagnie La vie brève se singularise par des spectacles originaux où mots et notes de musique s’enchevêtrent subtilement. Avec « Tarquin », elle fait pénétrer dans ces zones troubles où le mal s’accommode de l’esthétique artistique. Bourreau et mélomane ne forment pas nécessairement un oxymore. « Tarquin », en référence au despote, dernier roi de Rome, entraîne dans l’Amérique du Sud, où des Nazis ont trouvé refuge. Sans la nommer, la personnalité du sinistre criminel Josef Mengele plane sur ce spectacle, où le burlesque agit comme une soupape.

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« Psyché », le s(w)inging London de Locke

Sébastien Daucé et son ensemble Correspondances entraînent avec « Psyché » dans le Londres de Charles II. Après les années austères du républicain Cromwell, l’Angleterre renoue avec la cour avec dans la ligne de mire du souverain en place le modèle de Louis XIV. C’est ainsi que le compositeur Matthew Locke se voit confier la mission de créer le premier opéra anglais. La « Psyché » Lully lui sert d’exemple. Sébastien Daucé s’en empare dans une version de concert, dont il a fallu combler des blancs. Avec ses musiciens et chanteurs, il a présenté au théâtre de Caen une reconstruction convaincante à souhait.

« Psyché », lors de la création au festival Midsummer au château d’Hardelot (Pas-de-Calais). (Photo Sébastien Mahieux).

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« Melancholia »: airs de « B and B »

 

Brahms et Bruckner étaient au programme du concert des Dissonances, au théâtre de Caen. L’orchestre animé par le violoniste David Grimal a suscité le même enthousiasme qu’en avril 2018. Sous le titre de « Melancholia » étaient réunies deux œuvres majeures du répertoire romantique, le concerto pour violon de Johannes Brahms et la Symphonie n°9 d’Anton Bruckner. Avec des tempéraments différents, sinon opposés, de la part des deux compositeurs qui se suivaient en âge.

Les Dissonances. (Photo Julien Mignot).

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« Libertà ! » : Mozart et cætera …

Avec « Libertà ! », Raphaël Pichon est allé aux sources de l’opéra mozartien. Les années 1780 de l’Autriche de l’éclairé Joseph II ont ouvert au compositeur un champ d’expériences musicales et scénographiques introduites par l’opera buffa italien. Avec son ensemble musical et vocal Pygmalion, Raphaël Pichon offre une leçon musique intelligente et stimulante. Les accompagnent une jeune équipe internationale de chanteuses et chanteurs pétri(e)s de talent, témoins de l’universalité du « divin » Mozart. C’était au théâtre de Caen.

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« Le Messie » lumineux du Collegium 1704

L’oratorio d’Haendel (1685-1759) est l’œuvre la plus emblématique du compositeur saxon attaché à la couronne d’Angleterre. Son fameux « Hallelujah » est inscrit dans la tradition britannique, qui fait lever le public, suivant en cela le geste de George II à la création en 1742, à Dublin. La magnifique interprétation au théâtre de Caen du Collegium 1704, dirigé par Váklav Luks, aurait bien mérité une « standing ovation ». Au moins il n’y aura pas de méprise sur la signification d’une initiative royale qui n’est pas entrée dans les coutumes républicaines. Et reste le souvenir d’un moment inoubliable.

(Photo Petra Hajska)

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Les Cambini prennent de l’étoffe

Le Quatuor Cambini-Paris a repris sa route 68, au théâtre de Caen. Il en est à sa dixième étape et sa quatrième saison à interpréter l’intégrale des quatuors de Joseph Haydn (1732-1809). On approche de la mi-parcours. A chaque concert, un thème, qui aide à mettre en perspective l’époque du compositeur. Cette fois, il est question de vêtements de scène. Créateur de nombreux costumes pour le spectacle, Alain Blanchot a expliqué son travail, fruit de nombreuses recherches. Une soirée cousue main.

Au moment du salut, à l’issue du concert  (de gauche à droite) : Clément Lebrun,Karine Crocquenoy, Pierre-Eric Nimylowycz, Julien Chauvin, Alain Blanchot, Atsushi Sakaï.

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Cyrille Dubois-Tristan Raës, paire d’as

Pour le premier rendez-vous de la saison 2019-2020,  le théâtre de Caen a invité un enfant du pays. Enfant de la Maîtrise, que les familiers des auditions de la Gloriette avaient pu repérer, Cyrille Dubois a bien grandi pour devenir au passage de la trentaine un ténor fort recherché. Cet amoureux du chant et le pianiste Tristan Raës forment le duo Contraste au service du lied et de la mélodie. Leur programme Liszt confirme une belle maturité partagée.

Tristan Raës et Cyrille Dubois, le duo Contraste (Photo Jean-Baptiste Millot-Aparté).

La grande salle du théâtre ne se prête guère à un salon de musique. Et pourtant, le ténor Cyrille Dubois et le pianiste Tristan Raës parviennent à ce rapport d’intimité avec le public dans ce récital hautement romantique. L‘exaltation de la nature et du sentiment amoureux transpirent des œuvres des poètes allemands du XIXe siècle, mises en musique par Franz Liszt. Les pièces choisies forment la première partie du récital et donnent à Cyrille Dubois de déployer toute la palette de sa voix.

Ainsi du rêve d’amour « Liebestraum O  lieb ». Son auteur, Ferdinand Freiligrath est surtout connu par les spécialistes. En revanche, la mélodie de Liszt donne à son poème une notoriété bien inscrite dans les mémoires. L’amour, contrarié par l’éloignement, que porte le compositeur hongrois à Marie d’Agout, ne serait pas étranger à cette musique. Le timbre chaud et clair de Cyrille Dubois lui donne progressivement une amplitude saisissante.

Tous les élèves germanistes ont, tôt ou tard, planché sur le célébrissime poème d’Heinrich Heine, « Die Loreley », l’enchanteresse du Rhin, au chant de sirène fatal au batelier. Liszt en a écrit deux versions musicales. La deuxième retenue par le ténor offre un festival de nuances jusqu’à un final de notes hautes de toute beauté. On est tout autant emporté par l’envolée puissante du « Bist du » (« Ainsi es-tu ») du Prince Elim Metschersky ; et ému par le sort du « Fisckerknabe » (le jeune pécheur) de Schiller, dont le piano de Tristan Raës et la voix de Cyrille Dubois la douce naïveté et le cruel destin.

Quatre poèmes de Victor Hugo offrent l’occasion d’apprécier le modelé des mots par la voix du ténor. « Oh quand je dors » est un bijou de sensualité qui commence comme une berceuse, gagne en intensité dans un rêve de désir jusqu’à une certitude sereine. « Enfant si j’étais roi » procède d’une construction semblable.

On passe ensuite à la langue italienne, avec Cesare Boccella, un contemporain de tous les auteurs précités. Liszt donne à son poème « Angiolin dal biondo crin » (Petit ange aux cheveux blonds) une musicalité azuréenne. L’interprétation du ténor et du piano de Tristan Raës tient à la fois de la berceuse et de la comptine.

Pétrarque que cite Victor Hugo dans son poème « Quand je dors » se situe six siècles avant les poètes de ce récital.  Ses sonnets n’en inspirent pas moins Liszt, certainement séduit par leur expression de bouleversements amoureux, vis-à-vis notamment de la Laura, dont  parle Hugo. Dans les trois poèmes qui terminent le récital, la part du piano donne un élan à la voix de Cyrille Dubois. Sa tessiture se trouve étirée de façon impressionnante. On frise le bel canto, en même temps que surgissent des intonations guillerettes, douces ou affectueuses.

La chaleur de l’accueil du public devant cette paire d’artistes à la complicité confondante entraînent deux généreux bis. On réentend ainsi la mélodie du fameux « Liebestraum », mais cette fois avec un texte adapté en français. Et là encore sans impair, aucun.

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Récital donné au théâtre de Caen, le dimanche 13 octobre 2019.

Août musical: les jeunes talents confirment

Parenthèse aussi enchantée qu’estivale répondant au festival de Pâques, la 18e édition de l’Août musical de Deauville s’est fermée sur de fort belles pages de Richard Strauss, Franz Liszt et Robert Schumann. Dans un programme typique de musique de chambre, on a pu apprécier des jeunes talents déjà familiers de la salle Elie-de-Brignac conduits par la pétillante violoniste Alexandra Soum.

A chaque concert de la salle Elie-de-Brignac, on a du mal à imaginer que ce lieu qui sonne si bien fait aussi écho au feu des enchères consacrées aux yearlings. C’est d’ailleurs sa vocation première. Ces ventes de futurs cracks des champs de course succèdent traditionnellement à l’Août musical, qui, lui, donne à son directeur artistique, Yves Petit de Voize, l’occasion de faire connaître ses « poulains ».

Et si on veut bien remonter dans le temps, on peut que saluer la finesse de jugement d’YPV à repérer des interprètes pleins de potentiel. La liste et longue de celles et ceux passés par Deauville et couvés par la Fondation Singer-Polignac, la permanence ô combien salutaire du festival, ont gagné en notoriété, mènent carrière et hissent vers le haut le niveau général de la musique en France.

La voix a été au cœur de plusieurs soirées de ce 18e Août musical avec les concours de la mezzo-soprano  Adèle Charvet ; des sopranos Marie-Laure Garnier et Clémentine Decouture  et du ténor Paco Garcia _ ces trois derniers  dans un double programme Olivier Greif enregistré par le label B. Records.  Cette même voix n’était pas loin en ouverture du dixième et ultime concert.

Le sextuor de « Capriccio » ouvre un débat que développe l’opéra de Richard Strauss, à savoir qui de la musique ou de la poésie a l’avantage sur l’autre. Le cœur de la comtesse Madeleine en est l’enjeu. On se tiendra prudemment à l’écart de la discussion pour ne retenir que la beauté intrinsèque de cette partition d’une douzaine de minutes.

Elle place l’auditeur en totale fascination. A la tête de ce sextuor, Alexandra Soum apporte son enthousiasme généreux et sa délicatesse. Passés à bonne école _ on pense à Adrien Bellom, violoncelliste, ancien élève de Jérôme Pernoo, un des quatre fondateurs du festival de Pâques _, le violoniste Shuichi Okada ; les altistes Mathis Rochat et Manuel Vioque-Judde ; le violoncelliste Bumjun Kim confirment par la justesse de leurs interventions, l’équilibre de leurs jeux respectifs, une maturité déjà perceptible au cours de précédents concerts deauvillais.

L’interprétation, en toute fin de programme, du sextuor n°2 en sol majeur de Brahms, a été à ce titre exemplaire. On retrouvait les six mêmes musiciens toujours sous la conduite de l’épatante Alexandra Soum. L’œuvre est codée, du moins contient un message subliminal dans le premier mouvement par les cinq notes répétées ici par la violoniste. Dans la notation germanique transparaît le prénom d’Agathe von Siebold à laquelle le compositeur vouait une passion.

Reste au fil des quatre mouvements, une œuvre dense saluée très chaleureusement par le public. Aux applaudissements nourris, Alexandra Soum et les siens ont associé les pianistes Guillaume Bellom et Ismaël Margain. Normal. Tous deux avaient, en fin de première partie, fait montre de leur talentueuse complicité, maintes fois éprouvées à Deauville.

Et, on ne s’en lasse pas. La Fantaisie pour piano à quatre mains en fa mineur de Schubert offre aux deux musiciens un idéal terrain de jeu, si on ose dire. Le tempérament du compositeur se retrouve dans cette œuvre à la fois allègre et mélancolique, voire teintée d’interrogation. Guillaume Bellom et Ismaël Margain en expriment les nuances avec brio dans un « pas de deux » pianistique réglé au cordeau et rythmé par l’intervention de Jean Fröhlich, régisseur et tourneur de pages dont le bras de basketteur l’autorise à se soulever à peine de son siège.

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Concert donné le samedi 10 août 2019, salle Elie de Brignac, à Deauville.

Rappelons que les concerts, tant du festival de Pâques que de Août musical se retrouvent sur le site musique.aquarelle, où ils sont gratuitement disponibles à l’écoute.

Sacre pour l’anniversaire de Correspondances

D’un ballet à un sacre, l’ensemble Correspondances a ouvert et bouclé la saison du théâtre de Caen. L’avènement du futur Roi-Soleil en est le dénominateur, non pas commun mais royal ! Rien n’est trop beau pour asseoir l’autorité du souverain encore adolescent. Fruit d’un patient travail de recherche là encore, Sébastien Daucé  entraîne dans la musique de l’époque. Elle laisse imaginer le faste qui a entouré le sacre de Louis-Dieudonné de Bourbon, en la cathédrale de Reims, le 7 juin 1654. La réussite est enthousiasmante. Elle marque les dix ans de l’ensemble. Y sont associés les jeunes chanteurs de la Maîtrise de Caen.

Les musiciens et chanteurs de l’ensemble Correspondances au cours de la répétition générale dans l’église Saint Nicolas de Caen (Photo.DR)

Les lignes sobres de la belle église romane Saint-Nicolas de Caen ne répondent pas au gothique rayonnant de la cathédrale de Reims. Mais son acoustique est remarquable. Elle s’adapte fort bien à la mise en espace et aux déplacements des musiciens et chanteurs de Correspondances et de la Maîtrise de Caen.

Avec « Le Sacre de Louis XIV », Sébastien Daucé prolonge, avec le concours du musicologue Thomas Leconte, son magnifique travail engagé avec « Le Ballet Royal de la Nuit ». De la cérémonie rémoise, des gravures témoignent des agencements et décors. Sur le déroulé musical, les choses sont moins précises. Mais on dispose de sources pour déterminer les musiciens présents. Des archives, comme le Manuscrit Deslauriers conservé à la Bibliothèque Nationale, donnent une idée des partitions qui ont pu être retenues. Ainsi du Te Deum attribué à Antoine Boësset (1587-1643).

La génération d’avant Lully

Ce compositeur n’est plus de ce monde au moment du sacre. Les autres auront pu en être témoins. Ils font partie de cette génération d’avant Lully et Charpentier. Mis à part celle Francesco Cavalli, les notoriétés d’Etienne Moulinié, Jean Veillot ou Thomas Gobert demeurent aujourd’hui dans un cercle assez restreint de mélomanes. Mais eux, au moins, laissent un nom à des œuvres. Le concert des Correspondances compte aussi des motets anonymes, dont « l’inspecteur » Daucé a relevé l’intérêt au fil de son enquête.

La réussite de cette entreprise réside dans la cohérence du programme. Avouons-le, on ne sait, au fil de l’audition, à qui attribuer tel ou tel passage _ le document donné à l’entrée ne le détaille pas. Qu’importe, après tout, tant on se laisse prendre par la solennité du spectacle. L’ordonnancement construit par Mickaël Phelippeau et Marcela Santander Corvalan  établit la progression du cérémonial.

Du bas la nef à l’entrée du chœur, la disposition des interprètes évolue, un temps en procession, un autre sur des estrades, dont la principale est installée à la croisée des transepts. Ce carrefour offre à Sébastien Daucé une vision complète et giratoire. On annonce l’arrivée du roi à Reims, puis la procession pour Anne d’Autriche, la mère de sa Majesté. Chaque étape est ainsi illustrée musicalement.

Panoplie d’instruments

L’entrée du roi en la cathédrale offre un défilé saisissant des instruments à vent, rythmé comme pour l’ouverture des cordes par le tambour de Lou Renaud-Bailly. Différents modèles de ces vents sont remisés, par familles, sur un des bas-côtés prêts à utilisation au fil du concert. Des flûtes aux sacqueboutes, les ancêtres des trombones, on retrouve des sons inusités. Aux accents pointus des cornets répondent les intonations mates du serpent et des bassons baroques.

L’arrivée de la Sainte Ampoule qui contient l’huile consacrée pour l’onction du roi  (Le saint chrême) est symbolisée par des globes lumineux portés par quelques maîtrisiens. Le décor est planté, au moment, où à l’extérieur, l’orage menaçant commence à gronder. Il ne pourra pas perturber l’enchaînement des étapes où se succèdent un éventail de formations : petits effectifs de voix, mixtes ou non, accompagnés ou a cappella ; parties instrumentales ; passages tutti…

Vocalement, l’ensemble est somptueux avec les interventions toujours au cordeau de leaders, tels la mezzo Lucile Richardot, qu’on ne présente plus à Caen, la soprano Caroline Weynants _ notamment remarquée dans « Les Histoires Sacrées » de Charpentier, en 2016 _ ou encore le baryton René Ramos Premier, vu dans « Songs », le programme de musique anglaise du XVIIe présenté par Correspondances en début de cette saison. Côté orchestre, le bonheur est aussi complet avec la crème des instrumentistes réunie par Sébastien Daucé. Il se dégage une délicatesse sonore cousue par des attaques d’une belle finesse.

Les jeunes chanteurs de la Maîtrise de Caen. (DR).

L’intérêt de ce concert se porte aussi sur les jeunes chanteurs de la Maîtrise de Caen. Avant eux, ce sont les maîtrisiens du conservatoire de Lyon et les Pages du Centre de musique baroque de Versailles, qui ont participé à ce sacre. La tâche est exigeante, en particulier dans les parties a cappella, mais leurs voix blanches enveloppent les difficultés sans coup férir. De même, ils participent du même élan collectif dans les différents passages de la Messe du Sacre, dont l’Ite Missa Est conclut ce moment unique vécu par un demi-millier d’auditeurs.

A l’image de l’averse orageuse au dehors, une pluie d’applaudissements se déverse dans la nef. Elle va durer. Vivat Correspondances !

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Le Sacre de Louis XIV, concert donné à l’église Saint-Nicolas, à Caen, le mardi 18 juin 2019. Il clôture la saison 2018-2019 au théâtre de Caen. aPrecision)

Voyage en Italie par le vol 1704

Vaclav Luks et son ensemble, le Collegium 1704, ont retrouvé la scène du théâtre de Caen pour un concert 100% italien. Son programme, « Il Giardino dei Sospiri » devait être le reflet d’un enregistrement tout frais sorti, avec la voix de Magdalena Kozena. Indisponible pour raison de santé, la mezzo-soprano tchèque a été remplacée au pied levé par Sara Mingardo. L’alto vénitienne a relevé brillamment le défi, le temps d’un aller-retour entre Aix-en-Provence, où elle répète, et Caen. Aux modifications de répertoire, le Collegium s’est adapté avec brio et grâce aérienne.

Vaklav Luks à la direction de son ensemble tchèque, le Collegium 1704. (DR).

Un soupir de déception parcourt  la salle, lorsque Patrick Foll annonce la défection de Magdalena Kozena, laissant à peine le temps au directeur du théâtre d’enchaîner sur une nouvelle rassurante. Le concert peut être maintenu grâce au concours de Sara Mingardo. La chanteuse italienne est en répétition pour le prochain festival d’Aix-en-Provence, avec le directeur de Pygmalion, Raphaël Pichon et le metteur en scène Romeo Castellucci. Elle a pu se libérer deux jours.

Evidemment, le programme est modifié. L’alto vient avec les partitions qu’elle possède le mieux. Ses propositions collent avec l’esprit du concert prévu, s’agissant d’un « Jardin des soupirs », où peuvent se mêler tout à la fois l’attente amoureuse, la quête mystique et le soulagement ou le bien-être. Le baroque italien excelle dans l’expression de ces sentiments. Et le jeune Händel, le germanique, n’a pas été le dernier à s’y fondre au cours de ses séjours dans la péninsule.

Sara Mingardo
Sara Mingardo.

Le démontre sa « Sinfonia » tirée de son opéra « Agrippina ». Elle ouvre le concert, avant l’entrée en scène de Sara Mingardo. Si la chanteuse a entendu le bref souffle du dépit, elle n’en laisse rien paraître. Un sourire radieux accompagne son salut. La scène caennaise l’avait accueillie en février 2017 pour « Le Triomphe du Temps et de la Désillusion » _ autre opéra d’Händel _ dans la production du Concert d’Astrée d’Emmanuelle Haïm. Elle y tenait le rôle de la Désillusion aux côtés du baryton américain Michael Spyres (le Temps) .

La voix Sara Mingardo n’a rien perdu de sa clarté. Son timbre subtilement modulé associe fraîcheur et maturité, avec des graves de velours. Vénitienne comme Vivaldi, elle sert magnifique la musique du « Prêtre roux », que ce soit dans la Cantate « Cessate amai cessate » ou le psaume « Nisi Dominus ». Dans ce dernier, le passage « Cum dederit » s’inscrit comme un grand moment d’une intense douceur entre le chant, les cordes de l’orchestre et le rythme à deux notes du clavecin.

Depuis dix ans, s’écrit une belle histoire de fidélité entre le Collegium 1704 et le théâtre de Caen depuis la belle production de « Rinaldo », mise en scène par Louise Moatti (1). L’ensemble de Vaklav Luks offre régulièrement un enchantement. La virtuosité de son premier violon Ivan Iliev ou de son violoncelle solo, Liber Masek, est à la mesure du son captivant d’équilibre dégagé par tout le groupe des cordes. Ainsi de « La Follia » d’Arcangelo Corelli dans un arrangement  de Francesco Geminiani, où, seul instrument à vent à s’inscrire dans  le tempo, le basson d’Adrian Rovatkay fait merveille.

Au fil du concert marqué aussi par des œuvres instrumentales de Domenico Sarro et Leonardo Vinci, Sara Mingardo interprète des airs d’opéra de Händel. Elle incarne Rinaldo puis la Cornelia de « Giulio Cesare », avant de devenir dans un bis répondant aux applaudissements d’un public définitivement emballé, un Serse dans le troublant et bouleversant  « Omba mai fu ».

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Concert donné le mardi 4 juin 2019, au théâtre de Caen.

  • (1) Le Collegium 1704 sera de retour la saison prochaine, avec son  ensemble vocal, le samedi 14 décembre 2019. Il interprétera « Le Messie » de Händel, dont vient de sortir un enregistrement chaleureusement accueilli par la critique.