L’adieu à Venise de Goldoni

De Carlo Goldoni (1707-1793), on connaît surtout « Les Rustres » ou « La Villégiature ». Beaucoup moins « Une des dernières soirées de Carnaval » (1762) que sort pertinemment de l’oubli le metteur en scène Clément Hervieu-Léger. La pièce marque une étape fondamentale dans la carrière du dramaturge en rivalité avec le comte Gozzi sur la scène vénitienne. Il se résout à rejoindre Paris, où son théâtre sera, espère-t-il, mieux compris. Son public ne l’a pas suivi, lorsque, abandonnant le style de la Commedia dell’arte, il a orienté le genre de la comédie vers une ligne plus réaliste, plus satirique. « Une des dernières soirées » est comme un adieu en forme de manifeste.

©Brigitte Enguerand

L’intrigue est assez simple, voire prévisible. Deux jeunes gens s’aiment sans se l’avouer. Il faut tout un jeu de circonstances auquel participent plusieurs personnages invités à la même soirée, pour lever quiproquos et malentendus et consacrer l’union. Celle-ci aura un effet contagieux. L’intérêt d’ « Une des dernières soirées de Carnaval » repose sur les caractéristiques de ces différents personnages. Elles donnent à la pièce une progression tournoyante, dont s’acquitte Clément Hervieu Léger avec une grâce de chorégraphe.

Nous sommes à Venise. Le carnaval s’achève et avec lui, la saison théâtrale. A cette occasion, le tisserand Zamaria invite chez lui famille et relations professionnelles. On a ainsi représentée toute la chaîne textile depuis le concepteur des dessins jusqu’aux marchands. Il y a notamment le jeune Anzoletto, dont les qualités de dessinateur lui valent d’être sollicité à Moscou par des artisans italiens. On y voir là le parallèle avec Goldini appelé à Paris et qui, à travers son personnage, dira tout son attachement à la Sérénissime.

La révélation de ce voyage va bouleverser tout ce petit monde et en premier lieu la belle Domenica, fille de Zamaria. Elle dévoile son amour qui se confirme réciproque. Mais son père, veuf, s’il apprécie Anzoletto, ne se voit pas rester seul à Venise. Tout ou partie des invités va contribuer à convaincre le tisserand. Il y a notamment Marta, l’épouse de Bastian, le marchand, qui se plaît à jouer les intermédiaires, autant par curiosité cancanière que par penchant naturel à rendre service.

C’est toutefois la seule à s’engager dans un rôle positif. Pour les autres, leurs interventions sont plutôt parasites avec des effets comiques à la clé. Alba, hypocondriaque versatile, ne cesse de contredire Lazaro, son mari servile. Polonia, une amie de Domenica, est la reine des gaffeuses. Momolo, fanfaron trousseur de jupons, perturbe Elenetta, qui forme avec son mari Agustin, filleul de Zamaria, un couple en proie constante à de crises de jalousie.

Au point que ni l’un ni l’autre ne supporte chez le conjoint l’approche d’une personne du sexe opposé. D’ailleurs, Agustin préfère coiffer lui-même sa femme plutôt que de faire appel à un figaro. Ce qui vaut à Elenetta une arrivée à jeter de la poudre aux yeux, avec un chignon haut comme une bigoudène Goldoni en ajoute une couche avec Madame Gatteau. Cette veuve, honorable brodeuse (française), se sent un regain de jeunesse et jette un dévolu ardent sur Anzoletto. Elle n’est plus en odeur de sainteté au regard de Domenica.

Au décor sobre de grands panneaux et de quelques accessoires dont des chaises d’école (mobilier garantie années 1960, très « arte povera » !), répondent des costumes sortis d’un tableau de Fragonard. Clément Hervieu-Léger crée ainsi des scènes admirables dans leurs compositions. Que ce soit autour de la table de jeu de cartes ou de celle du dîner, il insuffle une animation subtile.

Ce sens du mouvement, qui donne à la pièce une fluidité ondoyante, se caractérise, par exemple, dans l’embarras de Polonia, qui trotte d’un endroit à l’autre de la scène à ruminer la nouvelle du départ d’Anzoletto à Moscou. Le répéter ou pas ? On retrouve ce sens à la fin de la pièce où tout finit par des chansons pour célébrer le mariage de Domenica et du dessinateur, mais aussi de Zamaria et de Mme Gatteau et de Polonia et Momolo. Des chansons et aussi des… danses dans lesquelles entrent tous les personnages.

Tour cela répond à l’esprit de troupe la compagnie des Petits Champs, installée dans l’Eure et cofondée par Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro, impeccable de justesse dans le rôle de Zamaria. On y retrouve les habitués : Aymeline Alix, en insupportable Alba ; Louis Berthélémy, Anzoletto énamouré ; Clémence Boué, entreprenante Marta ; Adeline Chagneau, maladroite et délicieuse Polonia ; Stéphane Faco, effronté et sympathique Momolo ; Guillaume Ravoire, en Bastian à la fois distant et amusé ; Juliette Léger, Domenica toute de fraîcheur, mais au timbre de tête pas toujours audible.

Jean-Noël Brouté, compagnon de route des frères Podalydès, s’ajoute la distribution dans le rôle de Lazaro, mari soumis. Distribution franco-suisse au demeurant avec des comédiens du Théâtre de Carouge, coproducteur du spectacle : Marie Druc, habile Madame Gatteau ; Charlotte Dumartheray, irrésistible Elenetta ; Jeremy Lewin enfin, Agustin méfiant. Et puisque la musique participe au spectacle, n’oublions pas les noms de Clémence Prioux, à la viole de gambe ; M’hamed El Menjra, à la guitare et à la mandoline ; Erwin Aros, ténor.

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« Une des dernières soirées de Carnaval », au théâtre de Caen, mercredi 22, jeudi 23 et vendredi 24 janvier 2020, au théâtre de Caen.

 

 

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