Avec La Loge, comme au salon

Julien Chauvin et son orchestre Le Concert de la Loge ont entraîné le public du théâtre de Caen dans un voyage dans le temps. Son programme « Un soir, aux Tuileries » s’est inspiré de ce que préconisait la formation, dont il a repris le nom. A l’exception de l’adjectif initial, « Olympique » devenu chasse gardée d’un certain comité sportif (1). Ce Concert de la Loge, version XVIIIe siècle, a « révolutionné » la formule des auditions, en mêlant musique symphonique, airs d’opéra, musique de chambre. Tout cela crée une proximité, proche d’un salon entre amis.

Les musiciennes et musiciens du Concert de La Loge. (Photo Franck Juery).

Créé en 1783 par le comte d’Ogny, le Concert de la Loge Olympique compte parmi les meilleurs orchestres d’Europe. Il est fort de 65 musiciens, parmi lesquels aussi bien des professionnels que des amateurs, des compositeurs et des éditeurs. Mais tous d’un niveau, à partir duquel vont se formaliser et s’unifier les méthodes d’enseignement adoptées par le premier conservatoire de musique, celui de Paris.

Ces précisions historiques sont apportées par Julien Chauvin. Il intervient ainsi au cours du programme, troquant son violon contre un micro. Et d’abord pour parler de Joseph Haydn, le compositeur star en ce dernier tiers du XVIIIe siècle. Non le Haydn des quatuors, dont Julien Chauvin et son quatuor Cambini-Paris se sont engagés à jouer l’intégrale, ici même à Caen ; mais le Haydn des symphonies.

Un petit nom à trouver

Parmi celles-ci, il en est six, qui répondent à une commande de la Loge Olympique. On les appelle « Les Parisiennes », avec cette particularité qu’on leur a donné un petit nom. « La Reine », « La Poule », « L’Ours » ont été ainsi enregistrées par la formation de Julien Chauvin. Le but est d’en graver l’intégrale. La Symphonie n°87 est la prochaine sur les rangs. Mais, elle n’a pas d’autre appellation. Un appel aux idées est lancé dans la salle, relayé sur le site internet de La Loge.

Les quatre mouvements de cette symphonie sont répartis sur le programme de la soirée, de quoi relancer les méninges. Le « Vivace » qui ouvre et cette 87e et le concert a de quoi stimuler les imaginations. Il est pétillant, contraste de sonorités avec une rythmique régulièrement relancée par une partie des pupitres des cordes. Les deux derniers mouvements qui clôtureront la soirée confirmeront la qualité d’ensemble guidé par l’archet de Julien Chauvin.

Comme au jazz

L’orchestre enchaîne ensuite avec deux mouvements de la 4e Symphonie concertante de François Devienne (1759-1803). Flûte, hautbois, basson et cor vont ainsi tenir à tour de rôle (puis ensemble) une place de soliste. Comme dans les concerts de jazz, où le public a coutume d’applaudir les passages en solo. Cela se faisait aussi au XVIIIe siècle, précise Julien Chauvin. Il y a un moment propice pour cela dans le deuxième mouvement.

Après un instant de flottement, on a visé juste ! Avec ce sentiment de surprise d’avoir enfreint une règle bien établie depuis. On en connaît qui, en d’autres circonstances, se serait retourné avec un regard furieux…  C’est une autre règle qu’ont contournée Antonio Sacchini (1730-1786) et Jean-Baptiste Lemoyne (1751-1796) en adaptant en opéra les tragédies respectivement du « Cid » et de « Phèdre ».

La voix de Sophie Karthäuser

C’était là empiéter sur les plates-bandes de la Comédie Française, jalouse de son répertoire. On ne sait comment ces compositeurs ont rusé. Mais le résultat est là, avec deux échantillons chantés (2) par la souriante Sophie Karthäuser. La soprano belge s’est déjà produite à Caen avec l’ensemble Correspondances de Sébastien Daucé dans un programme Michel de Lalande. C’était en 2016.

Sophie Karthäuser (Photo Molina Visuals).

Sa tessiture mozartienne lui sied bien dans  ce programme qui fit la réputation d’Antoinette de Saint-Huberty, la cantatrice en vogue à l’époque. Glück (« Fortune ennemie », air tiré d’ « Orphée et Eurydice ») ; Vogel (Âge d’or Ô bel âge » du « Démophon ») ; Grétry (« Ô sort par tes noires fureurs » des « Mariages Samnites ») complètent ce panorama vocal empli de sentiments poignants et (ou) orageux. Il est servi par une voix précise et expressive.

Il n’était pas rare, indique Julien Chauvin, que l’on joue deux à trois un air qui plaisait bien avant d’enchaîner la suite de l’œuvre. Aujourd’hui, on préfère la tradition du bis. Elle vaut à nouveau d’entendre « Il va venir, c’est Phèdre qui l’attend » de Lemoyne par la voix de Sophie Karthäuser. Une pépite qui conclut ce concert chaleureux, à l’image de cette formation attachante et complice.

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(1) En créant son ensemble orchestral, en 1975, Julien Chauvin avait repris le nom complet de cette formation de 1783. Cela lui a attiré les foudres du Comité olympique français, qui n’a pas été très fair-play en la matière et obtenu que le terme « olympique » soit retiré à La Loge.

(2) Le Concert de la Loge a joué les deux opéras : « Chimène ou Le Cid » d’Antonio  Sacchini, dans une mise en scène de Sandrine Anglade ; « Phèdre » de Jean-Baptiste Lemoyne, dans une mise en scène de Marc Paquien.

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« Un soir d’opéra aux Tuileries », concert donné jeudi 14 mars 2019, au théâtre de Caen, par Le Concert de la Loge.

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