Dans l’intimité de la musique française

Pour l’avant-dernier concert de sa 23e édition, le Festival de Pâques de Deauville a proposé un programme de musique française exclusivement. Il renvoie à cette période charnière fertile, dominée par les personnalités de Debussy puis de Ravel. D’autres noms s’y distinguent, comme Ernest Chausson, ou, météore dans le ciel musical, Guillaume Lekeu. Cette soirée intimiste a donné l’occasion d’entendre la belle voix d’Amandine Bré ; de mesurer la dimension pianistique de Théo Fouchenneret ; d’apprécier le jeu subtil du Quatuor Hanson.

Il avait l’âge, ou peu s’en faut en plus ou en moins, des interprètes du festival. Guillaume Lekeu avait 24, quand la fièvre typhoïde l’a emporté en 1894. Il  aurait pu rester le contemporain de Maurice Ravel, dont il était l’aîné de cinq ans. Le sort en a voulu autrement. De cette vie brève, celui qui fut le disciple de César Franck, a laissé quelques œuvres témoignant d’un talent déjà mûr.

Une première

Ainsi de cet Adagio pour orchestre à cordes écrit en 1891. L’œuvre est bouleversante sans être triste. Elle invite à la rêverie que peut susciter un paysage d’eau et de lumière. On l’associe à la musique de Wagner qu’admirait le jeune compositeur. C’est un autre jeune musicien, Julien Giraudet, qui a réalisé une version pour septuor. Il répondait à une commande d’Yves Petit de Voize, le directeur du festival.

Il en respecte les couleurs, les éléments de construction. Au Quatuor Hanson (Anton Hanson, Jules Dussap, Gabrielle Lafait, Simon Dechambre) s’associent l’altiste Raphaël Pagnon, Adrien Bellom au violoncelle et Simon Giudicelli. L’ensemble offre douze minutes hors temps, saisissant l’auditoire par une interprétation profonde et captivante.

Familier de Debussy, qu’il retrouvait souvent dans la maison ouverte aux musiciens de son beau-frère et peintre Henry Lerolle, Ernest Chausson n’en avait pas du tout le même tempérament. Cela n’empêchait pas une amitié forte marquée par une admiration réciproque, juste ternie pour une histoire de dettes, restée en suspens après la mort accidentelle de Chausson en 1899, une chute de vélo.

Feu d’artifice

Trois œuvres de l’un et l’autre, du temps où tout allait encore bien entre eux, sont inscrites dans ce concert. De Chausson, les « Quelques danses » pour piano et « Chanson perpétuelle » pour voix, quatuor à cordes et piano, révèlent un état d’esprit contrasté. On sait le compositeur inquiet sur son travail. Ces « Quelques danses » n’en laissent rien paraître par leur délicatesse et leur vivacité, ainsi que le traduit Théo Fouchenneret avant un final  en feu d’artifice.

La « Chanson perpétuelle », écrite en 1898, dans un moment d’euphorie, fait preuve d’un sentiment tout à l’opposé ! Elle est tirée d’un texte de Charles Cros (Poème de l’amour et de la mer), qui évoque la douleur d’une femme abandonnée.  La langueur des cordes, les échos du piano accompagnent avec justesse le timbre d’Amboisine Bré. Sa touche grave en « arrière son » ajoute à la tristesse de la mélodie.

De la Réunion à Madagascar

Entretemps, les qualités vocales de la lauréate des Victoires de la Musique classique 2019  ont brillé dans le « Nocturne pour voix » de Guillaume Lekeu. Elles s’épanouissent dans les « Chansons madécasses »  (chansons de Madagascar) pour voix, flûte et piano de Maurice Ravel (1926-1926). Cette œuvre emprunte à des textes du vicomte Evariste de Parny, né à l’île Bourbon (aujourd’hui La Réunion), en 1753.

Sa sensualité de ses poèmes ont inspiré Baudelaire. Mais de Parny se caractérise aussi par son opposition à l’esclavage, dont il constatait les horreurs dans les îles colonisées. Les trois poèmes mis en musique par Ravel portent sur ces deux aspects. « Aoua », lancé comme un cri de guerre souleva des remous lors d’une première exécution privée entre défenseur et adversaire du colonialisme.

« Nahandove » et « Il est doux » illustrent un monde plus exotique sous  un regard masculin, qui relègue malgré tout les belles dans un rôle conventionnel. Les mélodies par leur épure participent de cette portée érotique, à laquelle la voix d’Ambroisine Bré ajoute un trouble.

Le Quatuor à cordes opus 10 de Claude Debussy clôture le concert. C’est le seul du genre écrit par le compositeur de « La Mer ». Identifiable dès les premières mesures, l’œuvre (1893) annonce les chefs d’œuvre du musicien. Les quatre interprètes du Quatuor Hanson en font une lecture convaincante, sensible, nuancée, espiègle dans le deuxième mouvement, enthousiaste dans le dernier.

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Concert donné le vendredi 3 mai 2019, salle Elie-de-Brignac, à Deauville.

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