Poupées de cire, poupées de « Songs »

Avec son ensemble Correspondances _ ici en petit effectif _ Sébastien Daucé entraîne, au théâtre de Caen, dans la musique anglaise du XVIIe siècle. « Songs » pourrait n’être qu’un récital tout consacré à l’étonnante voix de Lucile Richardot. Mais avec la complicité de Samuel Achache, metteur en scène, et de la scénographe Lisa Navarro, le  concert bénéficie d’une enveloppe théâtrale originale et surprenante.

 

(Photo Jean Louis Fernandez).
L’alto Lucile Richardot, entourée des comédiennes Margot Alexandre et de Sarah Le Picard. (Photo Jean-Louis Fernandez).

Il suffit d’une voyelle pour passer de songs (chants) à songes. Pour cheminer dans le vaste répertoire anglais au tournant de la Renaissance et de l’après-Shakespeare, Sébastien Daucé s’est associé à l’imaginaire fertile de Samuel Achache (« Le Crocodile trompeur » et « Orfeo, je suis mort en Arcadie »). Pour troublé qu’il a pu être, le XVIIe siècle anglais n’en a pas moins été riche musicalement. Imprégné des influences italiennes et françaises, il a développé un art du chant accompagné, largement mélancolique.

 C’est bien un coup de déprime  qui saisit la jeune Sylvia (Sarah Le Picard) dans sa robe de mariée. Maladroite et confuse, elle plonge dans ses pensées. Comme Alice aspirée vers un monde étrange. Un univers mental se dévoile, qui tient de la fabrique à rêves et du stockage des souvenirs. Il est délimité par des parois habillées par des stalactites de cire. Platon et Socrate prenaient cette matière comme image pour expliquer le mécanisme de la mémoire qui se grave, ou s’efface.

Lisa Navarro reprend l’idée dans une scénographie paraffinée tirée au stylet, où s’anime la présence de musiciens ; d’une sœur, Viviane (Margot Alexandre), qui réapparaît avec un tour de taille passé à XXL et un accent méridional, réminiscence d’une ancienne directrice de colo ; d’une mère, chanteuse célèbre, soupçonnée autoritaire ; d’un ami d’école et (ou) du fiancé, on ne sait. Tous les éléments du conte sont réunis dans cette imagerie cérébrale. Elle tient du jeu d’enfants tout autant que du drame psychologique ou du divan psychanalytique, avec son lot de situations drolatiques et réflexions cocasses, qui confinent au « non sense ».

Tout un univers mental symbolisé par des stalactites de cire. Photo Jean Louis Fernandez.

 

Le chant s’immisce dans les interstices de dialogues et d’une mise en scène un peu trop prééminents par moments. Chaque intervention de Lucile Richardot (la mère) n’en reste pas moins déterminante. Les qualités vocales de l’alto s’étalent sur un large spectre et s’épanouissent avec expressivité. On sait gré à l’artiste d’être fidèle à Correspondances. En formation de chambre, les huit musiciennes et musiciens  conduits par Sébastien Daucé au clavecin et au virginal (le bien nommé), offrent un accompagnement d’une rare finesse.

Quand, ensemble, on les entend reprendre « Be kind, or else, I die » (Montre-toi sensible, ou je meurs ») de John Banister, il y a comme un signe prémonitoire. Intelligemment, le spectacle bascule vers une scène tragi-comique d’une noce ratée pour un cœur brisé. On entend de Robert Ramsey l’échange entre Pluton (le baryton René Ramos Premier) et Orphée (Lucile Richardot) et dont l’enjeu est le retour d’Eurydice. On sait par quel malheureux retournement de situation, la bien-aimée a définitivement disparu.

C’est le même sort vers lequel se dirige Sylvia. Le clavecin devient son cercueil. Viviane voudrait-elle jouer les bonnes fées que rien n’y ferait. Il suffit d’une consonne et Orphée se transforme en Morphée. Pour le grand sommeil, cette fois.

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« Songs », représentations donnée au théâtre de Caen, mardi 27 et mercredi 28 novembre 2018.

Un enregistrement a été réalisé avec plusieurs pages comprises dans ce spectacle. Le CD est sorti au printemps dernier sous le titre de « Perpetual Night » chez Harmonia Mundi. Il a reçu plusieurs récompenses : Choc Classica de l’année ; Diapason d’Or de l’année ; ffff Télérama ; Diamant Opéra Magazine ; Prix de la Critique allemande du disque 2018.

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