Devos par Morel : la voie de son maître

Y’a pas de doutes, c’est bien du Devos ! François Morel régale le public du théâtre de Caen dans un hommage aussi filial que personnel au géant belge. Sa venue sur la scène caennaise est chargée d’une émotion particulière. Le comédien couronné récemment par un Molière y célébrait mardi la centième représentation de son spectacle. Et c’est dans cette même salle, que l’étudiant en arts du spectacle qu’il était à la fac de Caen, a découvert les Zouc, Guy Bedos et… Raymond Devos.

Francois Morel et Antoine Sahler, une folle complicité. (Photo. M. Toussaint).

Raymond Devos avait l’art de pousser les mots jusqu’à l’absurde avec une évidence qu’il savait débusquer comme nul autre. Avec à la clé, un fou-rire garanti. L’artiste s’inscrivait dans une lignée, dans laquelle on peut associer tout à trac l’équipe des Branquignols, Pierre Dac et Francis Blanche, Poiret et Serrault, mais aussi un autre Raymond, le Queneau des « Exercices de style ».

Toute une crème comique, qui savait monter les mots en neige, les faire mousser à partir d’un rien, même trois fois rien. Ainsi d’une expression courante dès lors à bon compte fructifiée. Devos a régné en maître sur cette planète. Il était bien normal que Dieu lui-même le convoquât, via Saint Pierre, pour se désennuyer.

Ce qu’il n’avait pas prévu le Créateur c’est que notre Devos, guère dévot, ne pouvait dès lors plus douter de l’existence du Très Haut. Lequel, magnanime, renvoie sur terre le clown belge. François Morel introduit ainsi son spectacle. En Commandeur orageux, il raconte sa divine rencontre avec Raymond Devos, lui-même. De quoi, en un sens, rester interdit.

Costume sombre et nœud papillon noir, chaussettes rouges, comme son alter ego Antoine Sahler, pianiste à la voix haute et traînante, François Morel investit l’univers de son maître. Il n’en emprunte pas la voix, mais suit la voie (vous voyez ?) de ses textes à l’infernale logique. Ah l’exercice des « Sens dessus dessous » à vous donner le tournis !

Le comédien ressuscite les sketches fameux du fabuleux jongleur de mots _ « Mon chien c’est quelqu’un », « Caen » évidemment ( !), « Je zappe » jusqu’au magnifiquement cruel « J’ai des doutes », qui donne son titre au spectacle. Et au passage, la « Musique caressante » qui en a fait un Devos acteur dans le « Pierrot le fou » de Godard.

Une version très particulière de la « Truite » de Schubert. Au risque d’amendes!… (Photo. M. Toussaint).

D’enchaînement en enchaînement, avec la complicité pianistique _ mais pas que _ d’Antoine Sahler, François Morel s’approprie le monde de Devos. Le Deschiens apparaît en surface pour des moments désopilants avec « Le clou » et surtout le numéro musico-éthylique de « La truite », aux lointains échos de « L’eau ferrugineuse » de Bourvil ou de « La pub du gin » d’Henri Salvador.

Tel un fantôme bienveillant, Devos, représenté par une marionnette, se fait entendre. Ce sont des extraits de la mythique émission de Jacques Chancel, « Radioscopie ». Des mots simples et touchants sur le rire et sa nécessité. Introduits puis relayés par la chanson « Je hais les haies… qui nous emmurent et les murs qui sont en nous ».

Là encore, Devos troussait des poèmes fulgurants. Des sortes de haïkus drolatiques. On n’en attendait pas moins de cet homme à la silhouette de sumo et au maquillage de scène très japonisant. C’est tout cela que reconstitue François Morel avec son style parsemé de trouvailles sensibles, telles ces quelques notes d’ouverture sur l’air du « Clown » de Gianni Esposito.

Et d’un clown à l’autre, on participe de cette folie jubilatoire. Sor…tilège de l’humour.

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« J’ai des doutes », représentations au théâtre de Caen, du mardi 11 au dimanche 16 juin. A guichet fermé. Mais il est rare que quelques places ne se libèrent pas. Rens. 02 31 30 48 00.

Voyage en Italie par le vol 1704

Vaclav Luks et son ensemble, le Collegium 1704, ont retrouvé la scène du théâtre de Caen pour un concert 100% italien. Son programme, « Il Giardino dei Sospiri » devait être le reflet d’un enregistrement tout frais sorti, avec la voix de Magdalena Kozena. Indisponible pour raison de santé, la mezzo-soprano tchèque a été remplacée au pied levé par Sara Mingardo. L’alto vénitienne a relevé brillamment le défi, le temps d’un aller-retour entre Aix-en-Provence, où elle répète, et Caen. Aux modifications de répertoire, le Collegium s’est adapté avec brio et grâce aérienne.

Vaklav Luks à la direction de son ensemble tchèque, le Collegium 1704. (DR).

Un soupir de déception parcourt  la salle, lorsque Patrick Foll annonce la défection de Magdalena Kozena, laissant à peine le temps au directeur du théâtre d’enchaîner sur une nouvelle rassurante. Le concert peut être maintenu grâce au concours de Sara Mingardo. La chanteuse italienne est en répétition pour le prochain festival d’Aix-en-Provence, avec le directeur de Pygmalion, Raphaël Pichon et le metteur en scène Romeo Castellucci. Elle a pu se libérer deux jours.

Evidemment, le programme est modifié. L’alto vient avec les partitions qu’elle possède le mieux. Ses propositions collent avec l’esprit du concert prévu, s’agissant d’un « Jardin des soupirs », où peuvent se mêler tout à la fois l’attente amoureuse, la quête mystique et le soulagement ou le bien-être. Le baroque italien excelle dans l’expression de ces sentiments. Et le jeune Händel, le germanique, n’a pas été le dernier à s’y fondre au cours de ses séjours dans la péninsule.

Sara Mingardo
Sara Mingardo.

Le démontre sa « Sinfonia » tirée de son opéra « Agrippina ». Elle ouvre le concert, avant l’entrée en scène de Sara Mingardo. Si la chanteuse a entendu le bref souffle du dépit, elle n’en laisse rien paraître. Un sourire radieux accompagne son salut. La scène caennaise l’avait accueillie en février 2017 pour « Le Triomphe du Temps et de la Désillusion » _ autre opéra d’Händel _ dans la production du Concert d’Astrée d’Emmanuelle Haïm. Elle y tenait le rôle de la Désillusion aux côtés du baryton américain Michael Spyres (le Temps) .

La voix Sara Mingardo n’a rien perdu de sa clarté. Son timbre subtilement modulé associe fraîcheur et maturité, avec des graves de velours. Vénitienne comme Vivaldi, elle sert magnifique la musique du « Prêtre roux », que ce soit dans la Cantate « Cessate amai cessate » ou le psaume « Nisi Dominus ». Dans ce dernier, le passage « Cum dederit » s’inscrit comme un grand moment d’une intense douceur entre le chant, les cordes de l’orchestre et le rythme à deux notes du clavecin.

Depuis dix ans, s’écrit une belle histoire de fidélité entre le Collegium 1704 et le théâtre de Caen depuis la belle production de « Rinaldo », mise en scène par Louise Moatti (1). L’ensemble de Vaklav Luks offre régulièrement un enchantement. La virtuosité de son premier violon Ivan Iliev ou de son violoncelle solo, Liber Masek, est à la mesure du son captivant d’équilibre dégagé par tout le groupe des cordes. Ainsi de « La Follia » d’Arcangelo Corelli dans un arrangement  de Francesco Geminiani, où, seul instrument à vent à s’inscrire dans  le tempo, le basson d’Adrian Rovatkay fait merveille.

Au fil du concert marqué aussi par des œuvres instrumentales de Domenico Sarro et Leonardo Vinci, Sara Mingardo interprète des airs d’opéra de Händel. Elle incarne Rinaldo puis la Cornelia de « Giulio Cesare », avant de devenir dans un bis répondant aux applaudissements d’un public définitivement emballé, un Serse dans le troublant et bouleversant  « Omba mai fu ».

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Concert donné le mardi 4 juin 2019, au théâtre de Caen.

  • (1) Le Collegium 1704 sera de retour la saison prochaine, avec son  ensemble vocal, le samedi 14 décembre 2019. Il interprétera « Le Messie » de Händel, dont vient de sortir un enregistrement chaleureusement accueilli par la critique.

Cirque-conférence musicale, un vrai poème!

Pour fêter ses vingt ans, le Poème Harmonique de Vincent Dumestre a opté pour un spectacle aussi insolite qu’électrisant. Associer au fil d’une déambulation musique pour partie sacrée et arts du cirque, il y avait de quoi tournebouler tout à la fois les connaisseurs du baroque et les amateurs d’acrobaties. Du théâtre de Caen l’église de la Gloriette, la démonstration a convaincu. Son titre « Elévations » lui collait parfaitement.

Vincent Dumestre et le Poème Harmonique (Photo Jean-Baptiste Millot)

Il est comme ça des projets un peu fous ! De ceux qui vous projettent dans une sorte d’inconnu, de pari    aussi. Car faire entendre des airs religieux de la Rome du XVIIe siècle, tandis qu’évoluent des circassiens, c’est chose rare sinon inédite. A l’occasion du vingtième anniversaire de son ensemble Le Poème Harmonique, Vincent Dumestre partage cette audace avec la compagnie MPTA (Les Mains, les Pieds et la Tête Aussi) de Mathurin Bolze.

D’un côté des cordes, y compris vocales ; de l’autre, des roues et un  trampoline. Tour commence dans les foyers du théâtre. Un air de procession entraîne dans une atmosphère à la fois pieuse et allègre. Se répondent les voix de la soprano Claire Lefilliâtre et du haute contre Bruno Le Levreur dans un chant à la Vierge. Les chanteurs et musiciens surplombent du deuxième balcon l’espace des foyers coupé par une scène.

Le public réparti de part et d’autre voit patienter celui qui va se révéler un virtuose de la roue Cyr, grand cerceau métallique. Juan Ignacio Tulan, artiste argentin danseur de formation, est comme « L’homme de Vitruve », le célèbre dessin de Léonard de Vinci avant d’animer l’agrès sur l’air de la chaconne de Tarquinio  Merula.  Avec une maîtrise confondante, il se joue des pieds et des mains pour dompter la force centrifuge qu’il impulse à la roue, qui, d’accessoire, se métamorphose en véritable partenaire. La musique participe de ce ballet ondoyant  fascinant.

Mathurin Bolze et sa roue (Photo Yiochi Tsukada)

Depuis cette entrée en conférence du cirque et de la musique, le dialogue se poursuit  dans la grande salle. Le célèbre et poignant « Lamento della Ninfa » tiré des Madrigaux de Monteverdi introduit et accompagne l’intervention de Mathurin Bolze. Imaginez en grand une roue, de celle d’une cage de hamster. La comparaison s’arrête là. Car de son usage, loin de galoper comme sur un tapis roulant, l’artiste en tire des figures et des postures élégantes et fluides.

– Photo de répétition: Christophe RAYNAUD DE LAGE –

Il évoque tout autant Chaplin pris dans les engrenages des « Temps modernes » qu’un homme invisible quand sa paire de chaussures trace des pas dans la roue encore en mouvement. Le tout dans un tempo subtil et rigoureux, qui a mis à l’épreuve la violoniste. Au moment d’entamer l’air de la Sonata Prima de Dario Catello, une corde a sauté (non pas « à sauter »).

L’incident passe presqu’inaperçu grâce à la solidarité spontanée des collègues de Fiona-Emilie Poupard. Mais la violoniste ne peut réparer qu’en direct. Ce qu’elle fait avec sang froid pour enchaîner à temps tandis que Juan Ignacio Tula entame une véritable performance qui tient à la fois du hula hoop que du derviche tourneur. C’est là sans doute où l’on touche, avec le « Lamento d’Arianna » (de Monteverdi à nouveau) cette démarche spirituelle suscitée par les cadences répétées, avec un final magnifique quand la roue achève ses ondulations comme un dernier soupir.

La dernière partie qui entraîne le public jusqu’à Notre-Dame de la Gloriette pourrait le laisser prévoir avec le chant pieux « In te Domine Speravi » interprété de façon éclaté dans l’église. D’élévations, il est effectivement question avec les voltigeurs de trampoline Mathurin Bolze, sorti de sa roue, et son alter ego, Karim Messaoudi, visage d’ange qui aurait pu inspirer Le Caravage.

 Sur les « Lamentations du premier jour » d’Emilio de’Cavalieri, le duo tisse une histoire  pleine de rebondissements spectaculaires au cœur d’un chœur qui n’en aura jamais vu autant. Elle entraîne vers un autre monde, les temps d’une suspension aussi éphémère que réconfortante. L’humour s’y révèle aussi spontané que candide. C’est beau, intelligent, respectueux. Les (éventuelles) réticences d’esprits chagrins allergiques à cette démarche iconoclaste ne sont que tempête dans un verre d’eau.

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« Elevations », spectacle donné mercredi  22 et jeudi  23 mai 2019, au théâtre et à Notre-Dame de la Gloriette à Caen

La communion des sens du Lines Ballet

Compagnie de San Francisco, le Lines Ballet se place dans le peloton de tête de l’art chorégraphique d’aujourd’hui. Héritier de Balanchine et de Forsythe, son directeur artistique Alonzo King associe à la danse néo-classique une inventivité saisissante. Deux de ses récentes créations étaient présentées au théâtre de Caen. « Art of songs » et « Figures of Speech » ont soulevé l’enthousiasme du public.

« Figures of Speech » par le Lines Ballet. Photo Chris Hardy.

D’entrée, ce qui frappe avec le Lines Ballet, c’est la qualité plastique de ses interprètes. Silhouettes fuselées, musculatures affûtées, tenues sobres sinon dépouillées, danseuses et danseurs offrent une gestuelle impeccable de liaisons et d’enchaînements. Portée par la voix enregistrée de la mezzo-soprano israélienne Maya Lahyadi, la musique de Bach se love à des suites d’arabesques, avant une succession de pas de deux.

On mesure à quel point bien des partitions du Cantor _ hors son imposant répertoire sacré _ invitent à la danse. Cela reste vrai d’ailleurs pour nombre d’œuvres baroques, avec leur touche d’allégresse contrastant avec des conditions de vie qu’on ne sait plus imaginer aujourd’hui.

L’exacerbation des sentiments trouve aussi son répondant chorégraphique. Les ballets romantiques y excellent. Bien antérieure, la musique d’Henry Purcell inspire à Alonzo King un autre pas de deux, second volet de cet « Art of Songs ». Le célèbre air de la plainte de Didon, tirée de l’opéra « Didon et Enée » du compositeur anglais,  fait évoluer un couple tout de sensualité retenue. Telle une liane, la danseuse pourrait être l’arrière petite fille de Joséphine Baker, tandis que son partenaire ajoute à l’émotion par la délicatesse de ses accompagnements et de ses portés.

« Art of Songs » (Photo Quinn B Wharton)

Avec « Figures of speech », Alonzo King se fait l’avocat des 7 000 langues au monde menacées d’extinction. Il est des parlers comme des espèces animales ou végétales. Ils ne sont pas à l’abri de disparition. Et ce n’est pas le moindre paradoxe des « progrès » de l’humanité que de porter atteinte à cette richesse.

Sur un échantillon d’idiomes collectés dans des communautés indigènes, le chorégraphe et le poète Bob Holman donnent à entendre ces dialectes par les voix respectives des danseuses et danseurs. Leurs mouvements élégamment aboutis interfèrent avec composition musicale et sons jusqu’à un final magnifique. Sur fond de scène, les interprètes forment une chaîne. Le principe est répété avec, à chaque reprise, des postures et attitudes différentes.

L’effet est étonnant, comme un signal à la diversité. Si la danse peut être un langage universel, ça n’est pas de l’esperanto. Avec Alonzo King, elle fait sens avec le concours des arts sonores et musicaux. Une autre démonstration  en est apportée avec « Sutra », un ballet sur percussions indiennes. Il a suscité le même enthousiasme du public. Voire plus…

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« Art Songs » et « Figures Of Speech”, spectacle donné le vendredi  17 mai  2019, au théâtre de Caen ; « Sutra », le dimanche mai 2019, toujours au théâtre de Caen.

Dans l’intimité de la musique française

Pour l’avant-dernier concert de sa 23e édition, le Festival de Pâques de Deauville a proposé un programme de musique française exclusivement. Il renvoie à cette période charnière fertile, dominée par les personnalités de Debussy puis de Ravel. D’autres noms s’y distinguent, comme Ernest Chausson, ou, météore dans le ciel musical, Guillaume Lekeu. Cette soirée intimiste a donné l’occasion d’entendre la belle voix d’Amandine Bré ; de mesurer la dimension pianistique de Théo Fouchenneret ; d’apprécier le jeu subtil du Quatuor Hanson.

Il avait l’âge, ou peu s’en faut en plus ou en moins, des interprètes du festival. Guillaume Lekeu avait 24, quand la fièvre typhoïde l’a emporté en 1894. Il  aurait pu rester le contemporain de Maurice Ravel, dont il était l’aîné de cinq ans. Le sort en a voulu autrement. De cette vie brève, celui qui fut le disciple de César Franck, a laissé quelques œuvres témoignant d’un talent déjà mûr.

Une première

Ainsi de cet Adagio pour orchestre à cordes écrit en 1891. L’œuvre est bouleversante sans être triste. Elle invite à la rêverie que peut susciter un paysage d’eau et de lumière. On l’associe à la musique de Wagner qu’admirait le jeune compositeur. C’est un autre jeune musicien, Julien Giraudet, qui a réalisé une version pour septuor. Il répondait à une commande d’Yves Petit de Voize, le directeur du festival.

Il en respecte les couleurs, les éléments de construction. Au Quatuor Hanson (Anton Hanson, Jules Dussap, Gabrielle Lafait, Simon Dechambre) s’associent l’altiste Raphaël Pagnon, Adrien Bellom au violoncelle et Simon Giudicelli. L’ensemble offre douze minutes hors temps, saisissant l’auditoire par une interprétation profonde et captivante.

Familier de Debussy, qu’il retrouvait souvent dans la maison ouverte aux musiciens de son beau-frère et peintre Henry Lerolle, Ernest Chausson n’en avait pas du tout le même tempérament. Cela n’empêchait pas une amitié forte marquée par une admiration réciproque, juste ternie pour une histoire de dettes, restée en suspens après la mort accidentelle de Chausson en 1899, une chute de vélo.

Feu d’artifice

Trois œuvres de l’un et l’autre, du temps où tout allait encore bien entre eux, sont inscrites dans ce concert. De Chausson, les « Quelques danses » pour piano et « Chanson perpétuelle » pour voix, quatuor à cordes et piano, révèlent un état d’esprit contrasté. On sait le compositeur inquiet sur son travail. Ces « Quelques danses » n’en laissent rien paraître par leur délicatesse et leur vivacité, ainsi que le traduit Théo Fouchenneret avant un final  en feu d’artifice.

La « Chanson perpétuelle », écrite en 1898, dans un moment d’euphorie, fait preuve d’un sentiment tout à l’opposé ! Elle est tirée d’un texte de Charles Cros (Poème de l’amour et de la mer), qui évoque la douleur d’une femme abandonnée.  La langueur des cordes, les échos du piano accompagnent avec justesse le timbre d’Amboisine Bré. Sa touche grave en « arrière son » ajoute à la tristesse de la mélodie.

De la Réunion à Madagascar

Entretemps, les qualités vocales de la lauréate des Victoires de la Musique classique 2019  ont brillé dans le « Nocturne pour voix » de Guillaume Lekeu. Elles s’épanouissent dans les « Chansons madécasses »  (chansons de Madagascar) pour voix, flûte et piano de Maurice Ravel (1926-1926). Cette œuvre emprunte à des textes du vicomte Evariste de Parny, né à l’île Bourbon (aujourd’hui La Réunion), en 1753.

Sa sensualité de ses poèmes ont inspiré Baudelaire. Mais de Parny se caractérise aussi par son opposition à l’esclavage, dont il constatait les horreurs dans les îles colonisées. Les trois poèmes mis en musique par Ravel portent sur ces deux aspects. « Aoua », lancé comme un cri de guerre souleva des remous lors d’une première exécution privée entre défenseur et adversaire du colonialisme.

« Nahandove » et « Il est doux » illustrent un monde plus exotique sous  un regard masculin, qui relègue malgré tout les belles dans un rôle conventionnel. Les mélodies par leur épure participent de cette portée érotique, à laquelle la voix d’Ambroisine Bré ajoute un trouble.

Le Quatuor à cordes opus 10 de Claude Debussy clôture le concert. C’est le seul du genre écrit par le compositeur de « La Mer ». Identifiable dès les premières mesures, l’œuvre (1893) annonce les chefs d’œuvre du musicien. Les quatre interprètes du Quatuor Hanson en font une lecture convaincante, sensible, nuancée, espiègle dans le deuxième mouvement, enthousiaste dans le dernier.

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Concert donné le vendredi 3 mai 2019, salle Elie-de-Brignac, à Deauville.

Debussy, Franck et deux des Six


Après Nicholas Angelich, c’est un autre « historique » du Festival de Pâques qui a enchanté la salle Elie-de-Brignac. Le violoniste Renaud Capuçon partageait l’affiche du 1er Mai avec le pianiste Bertrand Chamayou après de leurs jeunes collègues de l’ensemble à vent Ouranos et de l’Atelier de musique. On l’attendait dans la Kammermusik n°4 pour violon et orchestre de Paul Hindemith. Changement de programme. C’est avec les célébrissimes Sonates de Claude Debussy et de César Franck qu’a été assurée la première partie de cette soirée.

Les conséquences d’un accident de ski sont les raisons officielles, pour lesquelles Renaud Capuçon a dû renoncer à interpréter l’œuvre initialement prévue pour ce concert du 1er Mai. Elles ne lui ont pas laissé assez de temps pour peaufiner son travail sur la « Kammermusik » de Paul Hindemith (1895-1963). Les mélomanes intéressés par le compositeur allemand, naturalisé américain, auront eu la possibilité d’entendre une autre de ses œuvres, le lendemain jeudi 2 mai.

Le violoniste s’est donc rabattu sur deux « tubes » du répertoire, avec la complicité de Bertrand Chamayou, par ailleurs invité pour l’ « Aubade pour piano et orchestre » de Francis Poulenc. La Sonate pour piano et violon n°3 en sol mineur (1917) de Claude Debussy et la Sonate de César Franck en la majeur (1886) comptent parmi les chefs d’œuvre du genre avec la deuxième Sonate de Gabriel Fauré.

Après l’année Debussy

Elles font aussi partie du répertoire de prédilection des deux musiciens. Ils ont eu, par exemple, l’occasion d’enregistrer ensemble à l’occasion du centenaire de la mort de Claude Debussy, l’an dernier, en 1918. Cette Sonate n°3 est d’ailleurs la dernière œuvre du compositeur. Il est très malade quand il l’écrit. A la création, salle Gaveau, en mai 1917, pour le Foyer du soldat aveugle il fait sa dernière apparition publique.

En dépit d’élans lumineux, la Sonate dégage des sentiments angoissés. Sa tonalité est sombre, voire secrète. Toujours élégant, le violon de Renaud Capuçon , rend merveilleusement perceptibles les nuances de cette œuvre assez brève (trois mouvements en douze minutes environ). Le piano de Bertrand Chamayou y répond avec la franche clarté qui caractérise son jeu fin.

Ces qualités se retrouvent sans surprise dans la Sonate de César Franck. Ecrite vers les dernières années de sa vie, cette pièce est tout à la fois resplendissante et émouvante. Le compositeur l’a dédicacée à son compatriote le violoniste belge Eugène Ysaÿe. La phrase initiale du premier mouvement est tout de suite identifiable confère un côté proustien, dont les deux musiciens s’acquittent avec brio.

Ballet

Leur interprétation des deux Sonates montre à quel point un concert en direct reste un moment unique. La deuxième partie de la soirée offre en plus le plaisir d’entendre des œuvres moins diffusées. On connaît « Le Bœuf sur le toit » de Darius Milhaud. « La Création du monde », est un autre volet de son écriture expressive, magnifiée par les sonorités des cuivres et des vents (ah, ce saxophone !) et des recherches rythmiques tout à fait séduisantes.

L’influence du jazz, que le compositeur découvre au cours d’un séjour à Harlem, en 1922, est évidente. Milhaud en fait son miel avec ses accents à la Gershwin _ son cadet de six ans _, que saura aussi exploiter un Georges Delerue. Une commande des Ballets Suédois permet au compositeur de mettre en musique les impressions qu’il rapporte des Etats-Unis. Un livret de Blaise Cendrars donne corps à cette « Création du monde ». La première représentation a lieu dès 1923 avec des décors et costumes de Fernand Léger.

On aimerait pouvoir imaginer ce qu’a pu donner le spectacle dans son entier. Mais la version de concert des dix-sept musiciens de l’Atelier de musique et de l’ensemble offre ici un souvenir épatant. La direction de Pierre Dumoussaud, sautillante et imagée y participe. Il enchaîne avec l’Aubade pour piano et orchestre d’un autre membre du fameux Groupe des Six, Francis Poulenc.

Concerto chorégraphique

L’œuvre est inspirée du sort de la déesse Diane et de sa solitude. Le compositeur en parle comme d’un « concerto chorégraphique » pour danseuse (ce sera Bronislava Nijinska, la sœur de Nijinski) et dix-huit instruments. L’effectif relativement réduit répond au lieu de la création, en 1929, un salon de l’hôtel du Vicomte de Noailles. N’empêche, la partition de Poulenc fait sonner l’orchestre comme deux !

Le compositeur exploite là aussi les richesses sonores des pupitres des cuivres et vents. Le piano de Bertrand Chamayou n’est pas en reste avec des exploits virtuoses introduits par une toccata explosive. Pierre Dumoussaud en perd presque sa chemise, tandis que le pianiste apporte une dernière touche à cette interprétation.  Elle ne manque pas non plus de moments tranquilles. Déjà monté haut après la première partie du concert, l’applaudimètre atteint un nouveau seuil. Ce qui vaut un rappel apprécié.

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Concert donné le mercredi 1er mai, salle Elie-de-Brignac, à Deauville. 

Beethoven sous le signe du sept


Il soufflait un vent à décorner des bœufs samedi sur la côte normande, ne rendant que plus chaleureuse la salle Elie-de Brignac pour le cinquième concert du Festival de Pâques 2019. L’intérêt était aussi accentué par la venue de Nicholas Angelich. Le pianiste est l’un quatre mousquetaires fondateurs de ce rendez-vous deauvillais qu’il ne manque guère depuis 22 ans. Beethoven, rien que Beethoven était au programme de cette soirée. Y participaient deux jeunes talents confirmés, le violoniste Pierre Fouchenneret  et le violoncelliste Yann Levionnois entraînés vers l’excellence par un Nicholas Angelich au sommet de son art.

Les adeptes de la numérologie y verront peut-être un message, là on adoptera plus raisonnablement une aimable coïncidence. Le chiffre 7 s’inscrit dans cette soirée Beethoven. Avec d’abord les Sept variations pour violoncelle et piano et le Trio n°7 pour piano et cordes, lequel, soit dit en passant, est contemporain  de la 7e Symphonie du compositeur.

Cette harmonie aurait dû être contrariée, puisque le programme annonçait le Sonate pour violon et piano n°10. Or, changement de dernière minute, Nicholas Angelich et Pierre Fouchenneret ont préféré retenir la Sonate n°7. A croire quand même que c’était prémédité ! On peut ajouter que deux duos plus un trio, ça fait… sept.

D’après « La Flûte »

ntBon, on arrête. Retour sur les Variations (publiées 1801). Beethoven y conjugue en forme d’exercices de style le thème du duo d’amour chanté par Pamina et Papageno. « Bei Männern, welche Liebe fühlen » apparaît dans le premier acte de « La Flûte enchantée », l’opéra de Mozart. Au piano de Nicholas Angelich répond le violoncelle de Yann Levionnois au fil d’échanges, où se déclinent sentiments et impressions divers : allègres, affectés, méditatifs, dansants pour finir sur une note espiègle, à la façon de Haydn comme le soulignent les commentaires de musicologie.

Haydn, justement, accordait une place importante au violoncelle, comme Bach avant lui. Mais Beethoven va plus loin dans les capacités de cet instrument, dont il exploite la puissance et la chaleur. Le piano de Nicholas Angelich y participe par les effets subtils et nuancés que l’interprète en tire.

Ce « tendre colosse », comme on l’appelle affectueusement à la Philharmonie de Paris, étonnera toujours par la qualité et la finesse de son jeu. Son buste paraît comme figé, tandis que ses mains, à la souplesse féline, survole le clavier avec une élégance ailée. De celle qui s’abstient de gestes spectaculaires.

A l’Archiduc Rodolphe

A ses côtés, contraste la silhouette menue et juvénile du violoncelliste. On croirait à l’image du maître et son élève, n’était la valeur bien établie de Yann Levionnois. On pourrait dire la même chose du violoniste Pierre Fouchenneret. Son duo avec Nicholas Angelich dans la Sonate n°7 en ut mineur (composée en 1802, première audition en 1803) demeure un modèle dans une interprétation révélant avec pertinence le ton dramatique de l’œuvre.

Le Trio pour piano et cordes n°7 « A l’Archiduc » (Rodolphe d’Autriche, élève, ami et protecteur de Beethoven) offre aux interprètes un moment de complicité totale. Dès l’entrée en matière _ sonore _ du premier mouvement à la mélodie tout de suite identifiable, l’entraide opère. L’œuvre (première audition en 1814) est placée dans les « hits » du catalogue beethovénien pour la richesse de son vocabulaire musical, tant technique qu’expressif


Elle traduit une maturité vers laquelle Nicholas Angelich conduit ses deux partenaires. Le presto de conclusion en apporte une démonstration enthousiasmante, comme un hommage au « Titan de Bonn ». Les chaleureux applaudissements suivent, aussi crépitants que l’averse de grêle tombée sur le toit de la salle de concert juste avant le 2e mouvement.

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Concert donné le samedi 27 avril 2019, salle Elie-de-Brignac, à Deauville.

Bruckner, Brahms, en cinq majeur

Associer Anton Bruckner (1824-1896) et Johannes Brahms (1833-1897) dans un même programme tient d’une certaine malice. Une inimitié opposait les deux compositeurs qui portaient des points de vue divergents sur Wagner. Le premier écrivit peu de musique de chambre, alors que le second fut prolixe dans ce domaine. On leur doit deux quintettes aussi remarquables l’un que l’autre. Les jeunes musiciens du Festival de Pâques de Deauville en ont fait une interprétation exemplaire, avec un Adam Laloum étourdissant.

Outre le fait d’être contemporains (à neuf ans près), ce qui  rapproche Bruckner et Brahms est d’être restés vieux garçons à la réputation de grands buveurs de bière… Musicalement, leurs itinéraires respectifs ont été bien différents. Bruckner n’a vraiment commencé à composer qu’à la quarantaine, à un âge où Brahms avait déjà été largement lancé sous le patronage de Robert Schumann (et de Clara). La notoriété de l’Autrichien a été _ notamment en France _ tardive, alors que celle de son cadet s’est vite étendue.

Anton Bruckner approche des soixante ans quand, sur la suggestion du violoniste Joseph Hellmesberger, il se lance dans l’écriture d’un quintette à cordes. L’œuvre en fa majeur pour deux violons, deux altos et un violoncelle sera créée en novembre 1881, par une autre formation que celle du commanditaire rétif à la modernité de l’écriture.

Symphonique

On reste frappé par l’aspect symphonique de l’ouvrage. Il n’étonne pas finalement au vu du répertoire de Bruckner que l’on rapproche de celui de Beethoven. On remarque aussi le rôle dévolu aux altos, sortis de l’ombre des violons.

Les deux groupes d’instruments _ violons de Shuichi Okada et Mi-Sa Yang ; altos de Mathis Rochat Manuel-Vioque-Judde _ impressionnent par la qualité des échanges au fil de vagues sonores, de ruptures, d’incursions thématiques, sous l’arbitrage du violoncelle de Volodia Van Keulen. Le troisième mouvement, l’adagio, intervient comme un chant religieux et introduit un final aussi intense que délicat.

Incandescent

Vingt ans plus tôt, Brahms avait composé un quintette également pour violons, altos et violoncelle. Mais il reprit sa copie à deux reprises pour, au bout de compte, remplacer un alto par le piano. Ainsi est né, en 1885, le Quintette opus 34 en fa mineur. Il reste une des œuvres les plus jouées de la musique de chambre.

Brahms, relégué parmi les conservateurs pour son « antiwagnérisme », démontrait à ses détracteurs qu’il était capable d’audace. Son invention mélodique s’affirme d’entrée par la forme sonate de son attaque. A la précision d’orfèvre, le pianiste Adam Laloum et la violoniste Mi-Sa Yang ajoutent une puissance de jeu.

La complicité éprouvée des deux interprètes a un effet d’entraînement sur l’ensemble du groupe, qui rend une copie impeccable aussi bien dans les passages à l’unisson que dans les moments fugués ou les ruptures de rythmes. La conclusion du « Presto non troppo » est à couper le souffle avec le piano incandescent d’Adam Laloum. On hésiterait à effleurer les touches de peur de se brûler !

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Concert donné le vendredi 26 avril 2019, salle Elie-de-Brignac, à Deauville.

Prochains concerts : samedi 27 avril, avec Pierre Fouchenneret, violon ; Yann Levionnois, violoncelle ; Nicholas Angelich, piano. Programme Beethoven.

Mercredi 1er mai, avec Renaud Capuçon, violon ; Bertrand Chamayou, piano ; l’ensemble Ouranos. Direction, Pierre Dumoussaud. Programme Hindemith, Poulenc et Milhaud.

www.musiqueadeauville.com

Haydn, c’est bon aussi pour les neurones


Saison 3, neuvième concert, 27e quatuor, la « Route 68 » des Cambini avance. La bande des quatre réunie autour du violoniste Julien Chauvin tient son pari audacieux d’une intégrale de Joseph Haydn. Jeudi, c’était le dernier rendez-vous de la saison 18-19 au théâtre de Caen, avec, comme toujours, un thème nouveau. Il a été question cette fois des relations entre musique et cerveau sous l’éclairage du neurologue Bernard Lechevalier. Epatant !

Les progrès en neurosciences, avec notamment le développement de l’imagerie médicale, permettent de mieux cerner les fonctions des différentes zones du cerveau. Celle du langage se situe dans l’hémisphère gauche. Qu’un aphasique puisse jouer du piano, comme l’avait observé le médecin Adrien Proust _ le père de Marcel _ pouvait laisser conclure que le siège de la musique se situe dans l’hémisphère droit.

Ça n’est pas si simple, mais on a une connaissance plus affinée qui permet d’établir une « cartographie » cérébrale de l’activité musicale, explique ainsi Bernard Lechevalier. Le professeur émérite, à la fois neurologue et musicien _ organiste, il a été trente ans titulaire de la tribune de l’église Saint-Pierre de Caen _ renvoie notamment aux travaux d’Hervé Platel, qui anime les recherches dans ce domaine à l’université de Caen (1 et 2).

Bien que dense, l’échange entre Bernard Lechevalier et Clément Lebrun, le musicologue accompagnateur de cette « Route 68 », ne pouvait que survoler le sujet. On retient avant tout que la musique facilite le développement du cerveau. La fonction cérébrale d’un fœtus y réagit dès la 25e semaine. D’où l’intérêt de l’apprentissage musical chez les enfants.

« Cosa mentale »

Et contrairement à une idée, qui avait encore cours dans l’enseignement médical il y a une cinquantaine d’années, un cerveau n’est pas « fini » à l’âge adulte. Sa plasticité lui permet d’évoluer. La musique y participe. Cela ouvre des voies dans le traitement des maladies neurodégénératives.

Bon, tout cela ne nous dit pas pourquoi  certains sont plus doués que d’autres.  D’où vient ce « chant intérieur » du compositeur, qu’on a envie de rapprocher du mot de Léonard de Vinci s’agissant de la peinture : « è cosa mentale » (c’est chose mentale). Le talent n’est pas donné à tous. L’imagerie médicale peut le constater sans encore l’expliquer. Tant mieux sans doute. La créativité, l’émotion sont des domaines qui offrent à chacun sa part de liberté, comme musicien, mais aussi comme auditeur.

Le jeu du nom

Les quatuors de Haydn l’illustrent bien, qui, par delà leurs champs combinatoires à partir d’une simple mélodie, offrent une perception ouverte. Le jeu qui consiste à leur donner un nom montre la diversité des impressions ressenties… Mais tout un chacun se laisse porter par l’interprétation captivante du Quatuor Cambini que forment les attachants Julien Chauvin (premier violon), Karine Crocquenoy (2e violon), Pierre-Eric Nimylowicz (alto) et Atsushi Sakaï (violoncelle).

Les quatre courts mouvements du Quatuor opus 17 n°3 passent d’une douceur sereine à une allégresse ; puis d’une forme majestueuse à une sorte de marche en chœur qui se ferme sur un effleurement. Haydn avait dédié cette œuvre au violoniste Luigi Tomasini. Il lui fait la part belle, aujourd’hui par Julien Chauvin interposé, sans faire jouer « perso ». Au contraire.

L’opus 33 n°4 fait partie d’un groupe de six, qui a inspiré à Mozart ses « Quatuors dédiés à Haydn ». Il y a un côté dansant dans cette composition avec des parties syncopées dans le premier mouvement, alors que le second tient du pas chassé. Le « slow » du troisième s’appuie sur la rythmique du second violon et du violoncelle. Le dernier est comme sifflotant sur un thème récurrent qui se termine en pizzicati.

Final virtuose

Le concert s’achève sur l’Opus 76 n°1. Il  avait été tiré au sort lors du précédent rendez-vous. C’est une habitude de faire choisir au hasard une des œuvres du prochain programme. Au cours de cette soirée, c’est l’Opus 76 n°6 qui a été retenu. On restera dans la même gamme où Haydn déploie tout son art du quatuor. Dans ce n°1, les quatre partitions tissent un ensemble complexe, dont Beethoven a tiré les leçons. Elles se renvoient le thème puis évoluent à pas de loup. Dans le troisième mouvement, on retient en particulier le soutien apporté au premier violon par l’intervention des cordes pincées des trois autres instruments.

Et c’est un final virtuose qu’offrent les quatre musiciens. Tour à tour, chacun a sa plage d’expression. Une idée que reprendront les jazzmen.

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Concert donné le jeudi 25 avril  2019, au théâtre de Caen.

(1) Bernard Lechevalier est l’auteur du « Cerveau de Mozart ». Ed Odile Jacob (2003

(2) Ceux qui veulent approfondir la question peuvent consulter la plate-forme numérique Crain.Infos. On y trouve l’ouvrage « Le cerveau musicien » cosigné par Hervé Platel, Francis Eustache et Bernard Lechevalier. Ed de Boeck Supérieur (2010). On peut aussi visionner une conférence d’Hervé Platel diffusée sur internet en trois parties.

« Miranda », la noyée était en noir

e Miranda, seul personnage féminin de l’ultime pièce de Shakespeare, « La Tempête », la librettiste Cornelia Lynn et la metteure en scène Katie Mitchell ont tiré une libre adaptation contemporaine. Elles en ont fait un drame musical sur des partitions d’Henry Purcell sélectionnées par Raphaël Pichon pour son ensemble Pygmalion. « Miranda » est une œuvre intense.  Son effet de surprise bouscule l’ordre patriarcal comme une nécessité vitale. La distribution et l’orchestre sont au top.

Miranda (Kate Lindsey), la "noyée" vient régler ses comptes avec son père Prospero (Henry Waddington). Photo Pierre Grosbois.
Miranda (Kate Lindsey), la « noyée » vient régler ses comptes avec son père Prospero (Henry Waddington). Photo Pierre Grosbois.

Le théâtre et son double musical constituaient à l’époque de Purcell (1659-1695) un genre appelé semi-opéra. Katie Mitchell et Cornelia Lynn le reprennent à leur compte dans une création transposée dans l’Angleterre d’aujourd’hui. Elles ont élaboré une trame à partir de la personnalité de Miranda, la fille de Prospero dans l’œuvre de Shakespeare, dont elles imaginent un retour plusieurs années après la fin de la pièce.

Cette intrigue se calque sur un choix de musiques de Purcell. Raphaël Pichon a puisé notamment dans « The Tempest », évidemment inspirée du dramaturge élisabéthain; aussi dans « The Fairy Queen » et autres œuvres de scène du compositeur. S’y ajoutent quelques pièces vocales et instrumentales de Matthew Locke et aussi d’anonymes.

Commando

L’intérieur d’une chapelle moderne et dépouillée. Seuls quelques tableaux géométriques rompent la sobriété de béton. Un office funèbre se prépare. La défunte est Miranda. Partie en mer, on ne l’a pas revue. La thèse du suicide entretient les commentaires. D’emblée, la tension est palpable. Prospero est irritable. Anna, sa jeune épouse enceinte, en subit les conséquences. Anthony, le fils de la noyée, est mutique. Ferdinand, le mari, est décomposé par son brusque veuvage.

On s’avance vers une cérémonie dominée par le chagrin. Mais des signes menacent l’ordonnancement : des bruits de bousculade au dehors ; l’incursion d’une jeune femme qui veut s’emparer du portrait de la disparue. Soudain surgit une mariée, le visage masqué de noir sous le tulle. Elle brandit un pistolet. Elle n’est pas seule. L’accompagne quatre personnes, cagoules et vêtements sombres, tel un commando d’indépendantistes corses. Elles tiennent en otage l’assemblée, qui va devoir entendre la véritable histoire de Miranda.

On devine sous le voile la « noyée ». Elle a simulé sa disparition pour mettre Prospero  devant ses responsabilités d’un père mal aimant, indifférent au viol qu’elle a subi _ l’auteur semble bien être Caliban le serviteur de la maison _, un père enfin empressé d’imposer un mariage précoce. Il en faudrait plus pour ébranler le patriarche, au contraire d’un mari suppliant. L’espoir vient du jeune Anthony qui retrouve sa mère ; d’Anna aussi qui veut envisager l’avenir avec Prospero et leur enfant à naître. Mais ce sont de sombres desseins qui animent le père de Miranda. A la mesure des désillusions d’un temps qu’il a cru égoïstement heureux.

Féministe

La musique s’immisce somptueusement poignante tout au long de ce drame où le jeu théâtral superpose l’action présente et l’évocation du passé, où au noir du deuil se substitue le noir vengeur et, finalement, libérateur. Il témoigne d’une défense en quête d’un amour désespéré de la part d’une jeune femme qui n’a que le tort de susciter les regards masculins.

La création de « Miranda », il y a dix-huit mois à l’Opéra Comique, a divisé la critique parisienne. Le propos volontairement féministe de Katie Mitchell a indisposé certaines plumes. On peut s’en étonner devant la sincérité de la démarche, qui concerne tout le monde, dans un spectacle tenu de bout en bout. La voix de la mezzo Kate Lindsey offre à Miranda cette plainte rageuse de larmes bridées.

Katherine Watson, soprano, incarne une Anna touchante d’attention et d’embarras mêlés. Son « Alleluia », dont elle prend le relais d’un Anthony trop ému (belle prestation inspirée du jeune Arsène Augustin de la Maîtrise de Caen), est magnifique d’intensité. Romain Bockler est parfait en pasteur réconciliateur contrarié. Son rôle de Ferdinand est limité, mais le ténor Rupert Charlesworth dévoile un timbre remarquable de nuances. Henry Waddington a toute l’autorité d’un chef de famille, ébranlé au final.

Raphaël Pichon dirige un chœur et un orchestre au mieux de leur forme. Ils assurent  une concentration sans répit par des continuos et rythmes sans failles (les tambours de la procession funèbre) et des phrasés lumineux des cordes. Ce qui n’est pas un moindre exploit dans une atmosphère de demi-jour qui enveloppe ce semi-opéra.

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« Miranda », représentations données mardi 23 et mercredi 24 avril 2019 au théâtre de Caen.