« Vivian: clicks and pics », en quête de révélateur

A  l’heure de l’image numérique, le compositeur Benjamin Dupé propose un hommage original à la photographe Vivian Maier. « Vivian : clicks and pics », un opéra de chambre (noire), explore l’étrange démarche de cette nurse américaine qui a laissé des milliers de négatifs sans avoir opéré le moindre tirage. Par la voix de la soprano Léa Trommenslager et le piano de Caroline Cren, la musique de Benjamin Dupé sur un texte de Guillaume Poix, interroge le destin insolite d’une œuvre désintéressée devenue un business.

Sur le plateau une grande image. On devine une photo de Vivian Maier. Elle a saisi sa silhouette en ombre portée, avec non loin d’elle un cabas, ou plutôt un sac de sport, ouvert, dont une réplique se trouve sur scène. Au sol, une forme ondoyante non identifiée complète le tableau. Elle évoque le contour du piano à queue, placé côté jardin tandis qu’à l’opposé s’entassent des cartons. Identiques à ceux qui, chargés de pellicules non développées, de films négatifs et aussi de coupures de presse, encombraient garages et box des logeurs de cette « nanny » de Chicago.

Sa vie était là-dedans, peuplée d’images en puissance léguées au hasard. Il a fallu, en 2007, une trouvaille heureuse dans une vente aux enchères pour découvrir et sauver tout un patrimoine qui fait aujourd’hui le bonheur de collectionneurs, galeristes et éditeurs, Vivian Maier aurait presque pu vivre cette reconnaissance. Elle est décédée en 2009, aussi discrètement que fut son existence consacrée à s’occuper affectueusement d’enfants. Ceux-ci ont su bien lui rendre.

Qu’aurait-elle dit cette nounou de la génération « selfies » qu’elle a bien failli côtoyer ? Elle qui ne sortait pas sans son Rolleiflex en bandoulière. Au fil de promenades avec les petits dont elle avait la charge, elle captait la condition humaine d’un rêve américain pas toujours partagé. Reste l’énigme d’une entreprise argentique non aboutie. De déclics (clicks) qui ne vont pas jusqu’à l’ultime étape de l’image (pictures ou pics). C’est autour de cette inconnue que se développe l’opéra de Benjamin Dupé, en quête de révélateur.

 

La narration se déploie par la voix de Léa Trommenschlager, appuyée par le piano arrangé de Caroline Cren aux touches mates et cordes vibrantes, et les interventions électroniques du compositeur. Alternant le parler et le chanter, la soprano  examine, parfois sans ménagement, les intentions de Vivian Maier. Celle-ci est incarnée sur le plateau par la photographe Agnès Mellon, dont la seule réponse est des prises de vue en direct avec la complicité de spectateurs, volontaires préalablement sélectionnés.

Des scènes tirées des photographies de Vivian Maier sont ainsi reconstituées et projetées au long d’un récit, dont la partie chantée souffre d’une diction imparfaite. Dommage pour le timbre assuré et séduisant de Léa Trommenschlager. C’est la seule réserve que l’on peut apporter à ce spectacle qui laisse à son héroïne son aura de mystère. Vivian Maier n’a-t-elle pu faire le tirage de ses photos uniquement par manque de moyens, qu’elle n’a pas su solliciter, et désintéressée des droits d’auteur ?

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Vivian : clicks and pics, représentations données les mardi 13, mercredi 14 et jeudi 16 octobre 2020, au théâtre de Caen, dans une nouvelle production, création mondiale.

 

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