« Scala », plus douce sera la chute…

A la croisée du cirque et d’un théâtre presque sans paroles, « Scala » entraîne dans une dimension du rêve, dans une sorte de monde en marches. Escaliers, portes et  trappes obligent à un singulier parcours, une mise à l’épreuve de la pesanteur accentuée par des objets contrariants, voire hostiles. Cette pièce à sept interprètes signée Yoann Bourgeois oscille entre le drolatique et l’inquiétant. C’était au théâtre de Caen.

copyright: Geraldine Aresteanu

Il y a la Scala de Milan. Il y a aussi la Scala de Paris, lieu mythique du music hall, qui a rouvert il y a un peu plus d’un an. C’est à cette occasion, que Yoann Bourgeois a créé ce spectacle. Il reprend le nom de la salle parisienne, « l’escalier » en traduction française.

Artiste représentatif du nouveau cirque, comme Aurélien Bory, Yoann Bourgeois aime à travailler sur le fil de l’équilibre. La psychanalyse aurait sans doute à dire sur les représentations de la chute, de marches. Son univers de « Scala » procède de l’onirisme. Il n’est pas sans évoquer l’imaginaire d’un Marc-Antoine Mathieu (1).

Dans un décor gris souris fait de volées de marches, d’un grand escalier, d’un lit-cage, de portes mal huilées et d’un petit mobilier, apparaît un premier personnage, brusquement avalé par une trappe. Il resurgit balai en main, ou plutôt son double, même chemise à carreaux, même pantalon beige et mêmes tennis blanches. Et le voila encore dupliqué, triplé en prise lui aussi avec un cadre tombé de son support.

Ils sont jusqu’à cinq, rejoints par deux interprètes féminines, comme deux jumelles, short camel et au tee-shirt vert d’eau. Ainsi que des clones, ils évoluent dans un cadre où on risque le faux pas, où à  la culbute réplique le rebondissement du trampoline masqué. Où aussi chaises et tables sournoisement pliantes s’affaissent sous le poids de fesses mal informées.  Où enfin, un lit hostile évince sans ménagement. Ajoutez des balles sorties d’une commode peu  commode dégringolant de marches pour appréhender l’atmosphère quasi kafkaïenne de « Scala ».

La musique de Radiohead participe d’un envoûtement suscité par des séquences répétitives. Ainsi de cette descente d’escalier renouvelée par les interprètes tels des pantins désarticulés. Leurs mouvements remarquablement réalisés semblent répondre à ceux des chaises et table se dérobant. Ils font partie de ces images marquantes dont on retient aussi l’évolution de naïade d’une des interprètes plongée dans une trappe transformée en aquarium.

Cela procède du songe sans doute. Mais ce qui relie « Scala » c’est une forme de ralentissement défiant la gravité. Gestes et mouvements s’attachent à ce dénominateur commun que l’on pourrait qualifier « d’apeselenteur ». Là réside la performance des sept interprètes, autant acrobates que danseurs, à rendre plus douce la chute. Elle atténue mais n’efface pas le trouble d’une conclusion où les personnages se métamorphosent en silhouettes fantomatiques : encapuchonnées pour les uns ; en chrysalides empêtrées dans leurs enveloppes pour les autres. Troublant.

« Scala », représentations données mercredi 13 et jeudi 14 novembre 2019, au théâtre de Caen.

  • (1) Auteur de bandes dessinées, notamment de la série « Julius Corentin Acquefacque » (Delcourt).

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