« Der Freischütz »: des balles et une morale

Grande première au théâtre de Caen, avec la création du « Freischütz » de Carl Maria von Weber (1786-1826) par l’Insula orchestra et le chœur Accentus, sous la direction de Laurence Equilbey. Mise en scène par Clément Debailleul et Raphaël Navarra, cette coproduction de la scène caennaise et de l’Opéra de Rouen notamment bénéficie d’une distribution internationale de premier ordre. Une tournée européenne l’attend jusqu’à l’automne.

Dernier acte, le Bien triomphe. Max bénéficie d’une clémence. Il a été manipulé, mais il devra attendre un an pour prendre la main d’Agathe. (Photo Julien Benhamou);

Hector Berlioz, dont on célèbre cette année le 150e anniversaire de sa disparition, ne cachait pas son admiration pour « Der Freischütz » (« Le Franc-tireur). Il considérait l’œuvre de von Weber comme le fondement même de l’opéra romantique. Pour faire connaître l’œuvre en France, le compositeur des « Troyens » alla même jusqu’à transformer la partie parlée _ proscrite par les tenants du lyrique français _ en récitatifs (1).

Inspirée d’un conte allemand du XVe siècle, l’œuvre réunit nombre d’éléments qui caractérisent le romantisme. L’épreuve, l’amour, le doute, le destin s’y mêlent dans une ambiance de fantastique exacerbé par un paysage forestier, dont la seule évocation de certains lieux _ la Gorge aux Loups _ suscite l’effroi. Les cors au fond des bois y participent.

Pianiste virtuose et de compositeur, von Weber, dont la cousine Constance est alors la veuve de Mozart, prend la direction musicale de l’opéra de Dresde. On est en 1817. Il entame la composition du « Freischütz ». Il l’entreprend comme une réplique à l’impérialisme de l’opéra italien, qui domine en Europe. La première a lieu à Berlin, en 1821.

Pacte diabolique

Max, jeune chasseur, doit réussir un concours de tir devant le prince Ottokar. En dépend son mariage avec la douce Agathe et la charge de garde-chasse confiée jusqu’alors à son futur beau-père, Kuno. Usant de stratagèmes, Kaspar, autre chasseur aux griffes en fait du démoniaque Samiel, fait miroiter l’avantage de balles magiques.

Pour Max, c’est l’assurance de réussite ; pour Kaspar le moyen d’obtenir encore un sursis sur terre. Mais sur les sept balles coulées au cours d’un rituel nocturne sous l’œil du malin, six obéissent au tireur. La septième dépend du bon vouloir du diable. Pressentiments funestes, magie noire, monde maléfique créent cette atmosphère faustienne, que contribue à développer la compagnie rouennaise 14 :20.

Agathe (Johanni Van Oostrum, au centre) et Annchen (Chiara Skerath), deux complicités aux tempéraments opposés. Ici avec Max (Tuomas Katajala). Photo Julien Benhamou.

Manipulateur de balles lumineuses, comme autant de feux-follets, Clément Dazin incarne un Samiel aussi silencieux qu’inquiétant. Par le jeu d’hologrammes, de vidéos, d’évolutions en apesanteur, spectres et visions agitées viennent hanter les personnages aux costumes austères. Il y a comme une référence bergmanienne à la mise en scène en clair-obscur de Clément Debailleul et Raphaël Navarro.

Des effets de visions fantastiques ajoutent à la dimension hallucinatoire de l’opéra. (Photo Julien Benhamou).

La réfléchie et la joyeuse

Face au duo pernicieux formé par Max et ce Kaspar de la nuit, il y a celui fragile et rafraîchissant d’Agathe et de sa cousine Aennchen (Annette). La première ne cache pas ses angoisses tandis que la seconde fait preuve d’un caractère joyeux. Dans cette confrontation contrastée, les deux sopranos, Johanni Van Oostrum et Chira Skerath excellent.

La Sud-africaine incarne une Agatha aux accents doux avec ce voile aussi ténu que tenace d’une fragilité extériorisée. Ses solos aimantent. Il n’est que t’entendre son air du premier tableau de l’acte 2, qui se termine par « all meine Pulse schlagen » (mon pouls bat à tout rompre). On y retrouve la fameuse mélodie qui conclut l’ouverture de l’opéra.

Port de tête à la Audrey Hepburn, la chanteuse belgo-suisse exprime par sa voix soyeuse un tempérament solaire, bien utile dans cette ambiance lourde de menaces. Les manigances de Kaspar n’y sont pas pour rien. La carrure de Vladimir Baykov, ajoutée à son timbre saisissant de baryton basse confère une autorité à laquelle cède Max.

Pas si libre Max

Le ténor finlandais Tuomas Kajatala tient le rôle du jeune homme. Il exprime subtilement toute l’ambiguïté de son personnage, tireur pas si franc. S’il consent à cette liberté surveillée par Samiel, c’est dans l’espoir de s’assurer le cœur d’Agatha et gagner l’estime de Kuno. On avait déjà été séduit par le chanteur dans « La Flûte enchantée » de Mozart par les Talens lyriques de Christophe Rousset dans une mise en scène de David Lescot. C’était en décembre 2017. Tuomas Katajala interprètait Tamino.

L’Ermite (Christian Immler) éclaire par sa sagesse l’issue heureuse du « Freischütz ». (Photo Julien Benhamou.

Là, le Max qu’il incarne doit bien avouer sa ruse quand Agathe échappe à la septième balle diabolique, protégée qu’elle est par la couronne de roses que lui a confiée l’Ermite. C’est Kaspar qui en est la victime. Dans cette lutte du bien et du mal, c’est bien la parole du sage qui prévaut. Il convainc le prince de réduire très largement la sanction qu’il réserve au jeune chanteur.

On a sans doute déjà beaucoup écrit sur la couleur musicale du « Freischütz » très proche de la symphonie. Weber utilise tout l’éventail des instruments, avec un rôle bien déterminé pour les vents et les bois. Laurence Equilbey s’y trouve comme dans son jardin à la tête de son Insula Orchestra. Sa direction animée insufle une force enthousiasmante.

Envolées

Les interventions de son chœur Accentus sont impeccables de précision et offrent un équilibre vocal exemplaire. Elles ajoutent aux scènes, où se dévoilent visuellement des formes de subconscient, cette dimension de fantastique attisée par des éclairages qui font mouche.

On sera juste un peu réservé par le jonglage des balles éclairantes, qui tend parfois à détourner l’attention portée au chant. De même les moyens d’apesanteur donnent dans le dernier acte de curieuses envolées qui n’ont rien de lyriques. Ainsi on voit Johanni Van Oostrum saisie par un curieux saut de carpe . Et Christian Immler, par ailleurs parfait dans le rôle d’Ermite, ne semble pas très à l’aise dès que ses pieds quittent le sol !

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Représentations données au théâtre de Caen, vendredi 1er et dimanche 3 mars 2019.

Les 7 et 8 mars, au Grand Théâtre de Provence, à Aix : le 18 mars à Bruxelles (version concert) ; le 22 mars, à Vienne, Autriche (version concert) ; du 12 au 14 juillet, au festival Ludwigsburg, Allemagne ; le 19 juillet à Beaune (versipn concert) ; du 4 au 6 octobre, au Grand Théâtre du Luxembourg ; les 19, 21 et 23 octobre, au Théâtre des Champs-Elysées, Paris ; les 13, 15 et 17 novembre, à Opéra de Rouen Normandie.

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(1). Se référer à l’excellente émission de Christian Merlin, « Au cœur de l’orchestre, du dimanche 3 mars sur France-Musique ; également sur la même chaîne, à celle d « Arabesques » de François-Xavier Szymczak du lundi 4 mars.

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