L’Orchestre de Normandie, fusion… avec le public

Toujours fidèle aux Boréales consacrées cette année au Danemark, l’Orchestre régional de Normandie a retenu dans son programme le plus connu des compositeurs du pays de la Petite Sirène, Carl Nielsen. Dimanche, au théâtre de Caen, qui lui est familier, il a offert l’occasion de découvrir le jeune et talentueux clarinettiste Florent Pujuila. Et ce dans un concerto à la redoutable partie soliste. Au terme de son interprétation virtuose, le musicien a déclaré sa solidarité à ses consœurs et confrères. Leur formation est menacée de fusion avec celle de l’Orchestre de l’Opéra de Rouen.

L’Orchestre Régional de Normandie. (Photo: Jérôme Prébois).

La déclaration peu diplomate d’Hervé Morin, le président de Région, faite à Rouen, au cours d’une répétition, leur laisse un goût amer. Depuis un peu plus d’une semaine, les musiciens de l’Orchestre régional de Normandie accusent le coup devant un projet de fusion, suspect de motivations centralisatrices et financières, faisant fi de préoccupation d’aménagement du territoire. Balayant l’originalité d’une formation qui doit fêter ses quarante ans l’an prochain. 

À l’évidence, les membres de l’orchestre ont à cœur de montrer le meilleur d’eux-mêmes, en ce dimanche d’automne. Et ce qu’ils proposent à l’occasion des Boréales traduit toute la spécificité de ce qui s’appelait à l’origine l’Ensemble instrumental de Basse-Normandie: une ossature d’instruments à cordes qui lui ouvre grand le répertoire de musique de chambre ; une curiosité sans cesse en éveil à sortir des sentiers battus et un goût à faire découvrir des compositeurs et des interprètes.

Carl Nielsen (1865-1931) est sans doute le plus connu des compositeurs danois. Mais, on ne peut dire qu’ici son œuvre encombre, toutes proportions gardées, les salles de concert ou les antennes de France-Musique. Il est tout indiqué que celui qu’on surnomme le Mozart danois soit à l’affiche de ces Boréales 2021. Sa précocité et sa virtuosité de violoniste lui valent ce titre illustré par sa « Petite Suite » opus 1. Cette pièce en trois mouvements écrite à l’âge de 22 ans ouvre le concert.

Écrite exclusivement pour cordes, elle a ce petit quelque chose du romantisme viennois qui en fait tout son charme. Peut-être le doit-on à son long passage valsée, qui fait de Jean Deroyer, à la direction, un véritable maître de ballet. On ne s’en étonne guère tant le jeune chef a le (les) geste(s) aussi souple(s) qu’imagé(s). Cette « Petite Suite » fut le premier succès de Nielsen, dont l’écriture est marquée par Brahms.

Avec le Concerto pour clarinette, on fait un grand bond dans le temps. On est en 1928 quand Nielsen, au soir de sa vie, écrit ce chef-d’œuvre dédié à Aage Oxenvad, brillant clarinettiste danois. Tous les spécialistes d’instruments à anche peuvent mesurer la difficulté d’interprétation de cette partition. D’autant que le compositeur laisse pendant de longs passages le soliste travailler sans filet, c’est-à-dire sans le support de l’orchestre.

Florent Pujuila (Photo: DR).

Lauréat de plusieurs prix internationaux, clarinette solo dans l’Orchestre de Chambre de Paris, Florent Pujuila « avale » les obstacles avec une dextérité déconcertante. Les quatre mouvements s’enchaînent sans pause et font de l’œuvre un ensemble poli comme un diamant. Curieusement, on se demande si Prokofiev ne s’en est pas inspiré pour quelques mesures de « Pierre et le Loup » (1936), mais peut-être est-ce le jeu de la caisse claire et de la clarinette qui suscite cette impression.

Très chaleureusement et légitimement applaudi, le clarinettiste entraîne les musiciens dans un « bis » inattendu. Florent Pujuila lance quelques notes reprises comme base rythmique par les contrebasses d’abord qui ont tout de suite compris l’intention du musicien, puis suivent les violoncelles et les altos. Un temps sur la réserve, les violons entrent dans le mouvement et les vents aussi. Sur ce tempo mené par tout l’orchestre, Florent Pujuila improvise et dévoile sa facette de jazzman.

Après plusieurs saluts au public, l’invité qu’il est s’autorise à défendre la cause de l’Orchestre de Normandie. Il souligne l’intérêt de cette formation à porter la musique à travers la région Normandie, en particulier dans des lieux qui n’ont pas nécessairement l’habitude de l’accueillir. Ce qu’une fusion n’autoriserait plus.

Le message passe dans un auditoire totalement séduit par le Divertimento K131 de Mozart interprété en deuxième partie. Mozart, autre référence pour Nielsen, comme l’attestent et son concerto pour clarinette et un quintette à vent écrit à la même époque. Mozart, qui est tout autant pour l’Orchestre régional de Normandie le compositeur de prédilection. Le souffle vivifiant qui traverse les pages de ce Divertimento, est magnifiquement porté par un orchestre galvanisé et manifestement touché au cœur. S’il y a fusion c’est bien avec le public.

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Concert donné le dimanche 28 novembre 2021, à 15 h 30, au théâtre de Caen.

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