« La Flûte enchantée » : aux talents réunis

 

Une « Flûte » sous la baguette de Christophe Rousset, c’est comme du bon pain… Avec les musiciens des Talens lyriques dans la fosse et sur scène le Chœur de l’Opéra de Limoges associé à une équipe internationale de solistes enthousiasmants, le chef d’œuvre de Mozart est magnifiquement servi dans une vision originale et convaincante du metteur en scène David Lescot. C’est au théâtre de Caen pour encore deux représentations.

Sur une terre désolée, la Reine de la Nuit, flanquée de deux de ses Dames, s’affronte au prince Tamino sous le regard de Papageno. (Photo Gilles Abegg/Opéra de Dijon).

C’est le privilège des grands ouvrages, offrir une transposition sans nuire au fondement même de l’opéra ni à sa partition. Certes le pari n’est pas nécessairement gagné. Mais on ne peut qu’être séduit par le parti pris de David Lescot. Il projette « La Flûte enchantée » dans un monde de post-surchauffe climatique. Et pose l’idée que la princesse Tamina et Papageno sont issus du même couple séparé, la Reine de la Nuit et le Grand Prêtre Sarastro. Liberté recevable dans la mesure où le livret d’Emanuel Shikander est muet sur ce point généalogique.
Le metteur en scène vise ainsi deux grands problèmes de notre temps : un mode de consommation qui entraîne un désordre atmosphérique ; les enfants du divorce de parents terribles. Terrible convient plus le mauvais rôle à la Reine poussée par des forces obscures, alors que Sarastro représente un idéal maçonnique enfanté par les Lumières. On mesure combien le livret est traversé par une misogynie qui donnerait des boutons aux féministes d’aujourd’hui ! Adapter sa lecture au contexte historique de la création de l’œuvre (1791) évite le contresens de l’anachronisme.


Fidèle au texte, cette « Flûte enchantée » échappe à cette dérive, alors même que son déroulement fait basculer sur une planète dévastée. Ici dans le premier acte, le désert d’une terre asséchée et craquelée, où surgissent d’étranges personnages habillés de plastiques, tissus et objets de récupération (Photo Gilles Abegg/Opéra de Dijon) ; dans le second, les vestiges d’un centre commercial, où se terre un groupe humain aspirant à un avenir meilleur. On se retrouve tout à fois dans l’univers des « Cités obscures » dessiné par François Schuiten, et au carrefour de « Mad Max » et de « La lune dans le caniveau » de Jean-Jacques Beineix (à cause de la voiture de sport rouge sans doute…).

Sarastro et les initiés veulent trouver une issue à un univers sombre dans une nuit apocalyptique. (Photo Gilles Abegg/Opéra de Dijon).

Cette description… désenchantée ne peut faire oublier la fantaisie de l’ouvrage et de ses héros. Elle est particulièrement représentée par les personnages de Papageno et de Papagena, qui apportent d’irrésistibles touches d’humour. Sans oublier dans ce festival de voix la fraîcheur de Pamina, interprétée avec délicatesse par la soprano australienne Siobhan Stagg, auquel répond avec une détermination empreinte de trouble le ténor finlandais, Tuomas Katajala (Tamino). On attend toujours avec intérêt le fameux air de la Reine de la Nuit dont la virtuosité imposée tend à faire oublier la cruauté des paroles (merci les surtitres). La Belge Jodie Devos fait monter son timbre éclatant dans les notes stratosphériques. A l’autre bout du spectre, l’Américain Dashon Burton, dreadlocks et gabarit de rugbyman, pousse sa voix de stentor aux frontières du grave profond.

Révélation du tout dernier Jardin des Voix, Eva Zaïcik, Emilie Renard, issue elle aussi de l’académie des Arts Florissants, et Sophie Junker, forment un merveilleux trio de Dames de la Reine (Ci-dessous, elles donnent du fil à retordre à Papageno. Photo Gilles Abegg/Opéra de Dijon).

A leurs attitudes de vamps vénéneuses répondent les astuces d’un tiercé de lutins prompts à dédramatiser les situations. Ils sont interprétés avec assurance et spontanéité par trois jeunes dela Maîtrise de Caen. Arsène Augustin, Benoît-Joseph Nivault et Matéo Kasrashvili tirent le meilleur d’eux-mêmes dans un environnement musical de haute qualité. La direction de Christophe Rousset fait de l’orchestre des Talens lyriques un écrin où s’épanouissent les voix.

C’est au pied du mur en ruines que l’on mesure la tâche du maçon. Car c’est bien à un monde à reconstruire que tend l’ambition vertueuse de Sarastro. Passer des habits sombres et austères de ses disciples aux couleurs arc-en-ciel d’une Papagena, là est sans doute la voie symbolique qui mène à l’amour tout simplement. Papageno (excellent Klemens Sander) en découvre le chemin  dans sa rencontre avec Papagena incarnée par Camille Poul (ci-contre, photo Gilles Abegg/Opéra de Dijon). La soprano originaire    de Normandie joue de drôlerie et de dons d’imitation. Tandis que la Reine de la Nuit disparaît dans les entrailles de la terre, Tamino, qui a passé les épreuves du temple de la connaissance, peut prendre la main de Pamina. L’avenir est à eux.
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« La Flûte enchantée » par les Talens lyriques (production Opéra de Dijon, Opéra de Limoges et Théâtre de Caen) au théâtre de Caen, le dimanche 3 et le mardi 5 décembre 2017. Autres représentations, jeudi 7 et samedi 9. Spectacle chanté en allemand, surtitré en français. Rens. 02 31 38 32 00.

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