« Miranda », la noyée était en noir

e Miranda, seul personnage féminin de l’ultime pièce de Shakespeare, « La Tempête », la librettiste Cornelia Lynn et la metteure en scène Katie Mitchell ont tiré une libre adaptation contemporaine. Elles en ont fait un drame musical sur des partitions d’Henry Purcell sélectionnées par Raphaël Pichon pour son ensemble Pygmalion. « Miranda » est une œuvre intense.  Son effet de surprise bouscule l’ordre patriarcal comme une nécessité vitale. La distribution et l’orchestre sont au top.

Miranda (Kate Lindsey), la "noyée" vient régler ses comptes avec son père Prospero (Henry Waddington). Photo Pierre Grosbois.
Miranda (Kate Lindsey), la « noyée » vient régler ses comptes avec son père Prospero (Henry Waddington). Photo Pierre Grosbois.

Le théâtre et son double musical constituaient à l’époque de Purcell (1659-1695) un genre appelé semi-opéra. Katie Mitchell et Cornelia Lynn le reprennent à leur compte dans une création transposée dans l’Angleterre d’aujourd’hui. Elles ont élaboré une trame à partir de la personnalité de Miranda, la fille de Prospero dans l’œuvre de Shakespeare, dont elles imaginent un retour plusieurs années après la fin de la pièce.

Cette intrigue se calque sur un choix de musiques de Purcell. Raphaël Pichon a puisé notamment dans « The Tempest », évidemment inspirée du dramaturge élisabéthain; aussi dans « The Fairy Queen » et autres œuvres de scène du compositeur. S’y ajoutent quelques pièces vocales et instrumentales de Matthew Locke et aussi d’anonymes.

Commando

L’intérieur d’une chapelle moderne et dépouillée. Seuls quelques tableaux géométriques rompent la sobriété de béton. Un office funèbre se prépare. La défunte est Miranda. Partie en mer, on ne l’a pas revue. La thèse du suicide entretient les commentaires. D’emblée, la tension est palpable. Prospero est irritable. Anna, sa jeune épouse enceinte, en subit les conséquences. Anthony, le fils de la noyée, est mutique. Ferdinand, le mari, est décomposé par son brusque veuvage.

On s’avance vers une cérémonie dominée par le chagrin. Mais des signes menacent l’ordonnancement : des bruits de bousculade au dehors ; l’incursion d’une jeune femme qui veut s’emparer du portrait de la disparue. Soudain surgit une mariée, le visage masqué de noir sous le tulle. Elle brandit un pistolet. Elle n’est pas seule. L’accompagne quatre personnes, cagoules et vêtements sombres, tel un commando d’indépendantistes corses. Elles tiennent en otage l’assemblée, qui va devoir entendre la véritable histoire de Miranda.

On devine sous le voile la « noyée ». Elle a simulé sa disparition pour mettre Prospero  devant ses responsabilités d’un père mal aimant, indifférent au viol qu’elle a subi _ l’auteur semble bien être Caliban le serviteur de la maison _, un père enfin empressé d’imposer un mariage précoce. Il en faudrait plus pour ébranler le patriarche, au contraire d’un mari suppliant. L’espoir vient du jeune Anthony qui retrouve sa mère ; d’Anna aussi qui veut envisager l’avenir avec Prospero et leur enfant à naître. Mais ce sont de sombres desseins qui animent le père de Miranda. A la mesure des désillusions d’un temps qu’il a cru égoïstement heureux.

Féministe

La musique s’immisce somptueusement poignante tout au long de ce drame où le jeu théâtral superpose l’action présente et l’évocation du passé, où au noir du deuil se substitue le noir vengeur et, finalement, libérateur. Il témoigne d’une défense en quête d’un amour désespéré de la part d’une jeune femme qui n’a que le tort de susciter les regards masculins.

La création de « Miranda », il y a dix-huit mois à l’Opéra Comique, a divisé la critique parisienne. Le propos volontairement féministe de Katie Mitchell a indisposé certaines plumes. On peut s’en étonner devant la sincérité de la démarche, qui concerne tout le monde, dans un spectacle tenu de bout en bout. La voix de la mezzo Kate Lindsey offre à Miranda cette plainte rageuse de larmes bridées.

Katherine Watson, soprano, incarne une Anna touchante d’attention et d’embarras mêlés. Son « Alleluia », dont elle prend le relais d’un Anthony trop ému (belle prestation inspirée du jeune Arsène Augustin de la Maîtrise de Caen), est magnifique d’intensité. Romain Bockler est parfait en pasteur réconciliateur contrarié. Son rôle de Ferdinand est limité, mais le ténor Rupert Charlesworth dévoile un timbre remarquable de nuances. Henry Waddington a toute l’autorité d’un chef de famille, ébranlé au final.

Raphaël Pichon dirige un chœur et un orchestre au mieux de leur forme. Ils assurent  une concentration sans répit par des continuos et rythmes sans failles (les tambours de la procession funèbre) et des phrasés lumineux des cordes. Ce qui n’est pas un moindre exploit dans une atmosphère de demi-jour qui enveloppe ce semi-opéra.

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« Miranda », représentations données mardi 23 et mercredi 24 avril 2019 au théâtre de Caen.

« Der Freischütz »: des balles et une morale

Grande première au théâtre de Caen, avec la création du « Freischütz » de Carl Maria von Weber (1786-1826) par l’Insula orchestra et le chœur Accentus, sous la direction de Laurence Equilbey. Mise en scène par Clément Debailleul et Raphaël Navarra, cette coproduction de la scène caennaise et de l’Opéra de Rouen notamment bénéficie d’une distribution internationale de premier ordre. Une tournée européenne l’attend jusqu’à l’automne.

Dernier acte, le Bien triomphe. Max bénéficie d’une clémence. Il a été manipulé, mais il devra attendre un an pour prendre la main d’Agathe. (Photo Julien Benhamou);

Hector Berlioz, dont on célèbre cette année le 150e anniversaire de sa disparition, ne cachait pas son admiration pour « Der Freischütz » (« Le Franc-tireur). Il considérait l’œuvre de von Weber comme le fondement même de l’opéra romantique. Pour faire connaître l’œuvre en France, le compositeur des « Troyens » alla même jusqu’à transformer la partie parlée _ proscrite par les tenants du lyrique français _ en récitatifs (1).

Inspirée d’un conte allemand du XVe siècle, l’œuvre réunit nombre d’éléments qui caractérisent le romantisme. L’épreuve, l’amour, le doute, le destin s’y mêlent dans une ambiance de fantastique exacerbé par un paysage forestier, dont la seule évocation de certains lieux _ la Gorge aux Loups _ suscite l’effroi. Les cors au fond des bois y participent.

Pianiste virtuose et de compositeur, von Weber, dont la cousine Constance est alors la veuve de Mozart, prend la direction musicale de l’opéra de Dresde. On est en 1817. Il entame la composition du « Freischütz ». Il l’entreprend comme une réplique à l’impérialisme de l’opéra italien, qui domine en Europe. La première a lieu à Berlin, en 1821.

Pacte diabolique

Max, jeune chasseur, doit réussir un concours de tir devant le prince Ottokar. En dépend son mariage avec la douce Agathe et la charge de garde-chasse confiée jusqu’alors à son futur beau-père, Kuno. Usant de stratagèmes, Kaspar, autre chasseur aux griffes en fait du démoniaque Samiel, fait miroiter l’avantage de balles magiques.

Pour Max, c’est l’assurance de réussite ; pour Kaspar le moyen d’obtenir encore un sursis sur terre. Mais sur les sept balles coulées au cours d’un rituel nocturne sous l’œil du malin, six obéissent au tireur. La septième dépend du bon vouloir du diable. Pressentiments funestes, magie noire, monde maléfique créent cette atmosphère faustienne, que contribue à développer la compagnie rouennaise 14 :20.

Agathe (Johanni Van Oostrum, au centre) et Annchen (Chiara Skerath), deux complicités aux tempéraments opposés. Ici avec Max (Tuomas Katajala). Photo Julien Benhamou.

Manipulateur de balles lumineuses, comme autant de feux-follets, Clément Dazin incarne un Samiel aussi silencieux qu’inquiétant. Par le jeu d’hologrammes, de vidéos, d’évolutions en apesanteur, spectres et visions agitées viennent hanter les personnages aux costumes austères. Il y a comme une référence bergmanienne à la mise en scène en clair-obscur de Clément Debailleul et Raphaël Navarro.

Des effets de visions fantastiques ajoutent à la dimension hallucinatoire de l’opéra. (Photo Julien Benhamou).

La réfléchie et la joyeuse

Face au duo pernicieux formé par Max et ce Kaspar de la nuit, il y a celui fragile et rafraîchissant d’Agathe et de sa cousine Aennchen (Annette). La première ne cache pas ses angoisses tandis que la seconde fait preuve d’un caractère joyeux. Dans cette confrontation contrastée, les deux sopranos, Johanni Van Oostrum et Chira Skerath excellent.

La Sud-africaine incarne une Agatha aux accents doux avec ce voile aussi ténu que tenace d’une fragilité extériorisée. Ses solos aimantent. Il n’est que t’entendre son air du premier tableau de l’acte 2, qui se termine par « all meine Pulse schlagen » (mon pouls bat à tout rompre). On y retrouve la fameuse mélodie qui conclut l’ouverture de l’opéra.

Port de tête à la Audrey Hepburn, la chanteuse belgo-suisse exprime par sa voix soyeuse un tempérament solaire, bien utile dans cette ambiance lourde de menaces. Les manigances de Kaspar n’y sont pas pour rien. La carrure de Vladimir Baykov, ajoutée à son timbre saisissant de baryton basse confère une autorité à laquelle cède Max.

Pas si libre Max

Le ténor finlandais Tuomas Kajatala tient le rôle du jeune homme. Il exprime subtilement toute l’ambiguïté de son personnage, tireur pas si franc. S’il consent à cette liberté surveillée par Samiel, c’est dans l’espoir de s’assurer le cœur d’Agatha et gagner l’estime de Kuno. On avait déjà été séduit par le chanteur dans « La Flûte enchantée » de Mozart par les Talens lyriques de Christophe Rousset dans une mise en scène de David Lescot. C’était en décembre 2017. Tuomas Katajala interprètait Tamino.

L’Ermite (Christian Immler) éclaire par sa sagesse l’issue heureuse du « Freischütz ». (Photo Julien Benhamou.

Là, le Max qu’il incarne doit bien avouer sa ruse quand Agathe échappe à la septième balle diabolique, protégée qu’elle est par la couronne de roses que lui a confiée l’Ermite. C’est Kaspar qui en est la victime. Dans cette lutte du bien et du mal, c’est bien la parole du sage qui prévaut. Il convainc le prince de réduire très largement la sanction qu’il réserve au jeune chanteur.

On a sans doute déjà beaucoup écrit sur la couleur musicale du « Freischütz » très proche de la symphonie. Weber utilise tout l’éventail des instruments, avec un rôle bien déterminé pour les vents et les bois. Laurence Equilbey s’y trouve comme dans son jardin à la tête de son Insula Orchestra. Sa direction animée insufle une force enthousiasmante.

Envolées

Les interventions de son chœur Accentus sont impeccables de précision et offrent un équilibre vocal exemplaire. Elles ajoutent aux scènes, où se dévoilent visuellement des formes de subconscient, cette dimension de fantastique attisée par des éclairages qui font mouche.

On sera juste un peu réservé par le jonglage des balles éclairantes, qui tend parfois à détourner l’attention portée au chant. De même les moyens d’apesanteur donnent dans le dernier acte de curieuses envolées qui n’ont rien de lyriques. Ainsi on voit Johanni Van Oostrum saisie par un curieux saut de carpe . Et Christian Immler, par ailleurs parfait dans le rôle d’Ermite, ne semble pas très à l’aise dès que ses pieds quittent le sol !

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Représentations données au théâtre de Caen, vendredi 1er et dimanche 3 mars 2019.

Les 7 et 8 mars, au Grand Théâtre de Provence, à Aix : le 18 mars à Bruxelles (version concert) ; le 22 mars, à Vienne, Autriche (version concert) ; du 12 au 14 juillet, au festival Ludwigsburg, Allemagne ; le 19 juillet à Beaune (versipn concert) ; du 4 au 6 octobre, au Grand Théâtre du Luxembourg ; les 19, 21 et 23 octobre, au Théâtre des Champs-Elysées, Paris ; les 13, 15 et 17 novembre, à Opéra de Rouen Normandie.

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(1). Se référer à l’excellente émission de Christian Merlin, « Au cœur de l’orchestre, du dimanche 3 mars sur France-Musique ; également sur la même chaîne, à celle d « Arabesques » de François-Xavier Szymczak du lundi 4 mars.

« Le Nain » et les autres…

Adapté d’un conte d’Oscar Wilde, « Le Nain » est un opéra dense et cruel d’Alexander Von Zemlinsky, écrit en 1922. On redécouvre ce compositeur autrichien qui fut le professeur de Schönberg et Berg et connut la solitude de l’exil. Sur la scène du théâtre de Caen, la mise en scène lumineuse de Daniel Jeanneteau sert une partition indissolublement liée à la tension dramatique. La jeune équipe d’interprètes et l’Orchestre régional de Normandie rivalisent d’engagement.

Le Nain (Mathias Vidal) découvre la cruauté de sa situation face à l’infante Donna Clara (Jennifer Courcier) et sa camériste Ghita (Julie Robard-Gendre). Photo: F. Iovino.

Bien sûr le titre de la nouvelle d’Oscar Wilde, « L’anniversaire de l’infante » fait penser au tableau de Diego Velasquez « La famille de Philippe IV », plus connu sous le nom « Las Meninas » (Les Menines). Y figurent auprès de la famille royale deux personnages atteints de nanisme. Si l’opéra de Zemlinsky se situe à la Cour d’Espagne, la production accueillie au théâtre de Caen évite toute historicité.

Plus proche de l’esprit de l’œuvre _ l’amour impossible entre un contrefait et une belle _ la mise en scène de Daniel Janneteau s’attache à la qualité d’un texte surligné part une musique saisissante. Le décor sobre et élégant, attractif comme une vitrine illuminée, offre une vision frontale, directe avec le nœud du drame.

Pour l’anniversaire de l’infante, Donna Clara, quatre caméristes s’affairent autour des préparatifs, sous les ordres du chambellan, Don Estoban. Les commentaires vont bon train sur les cadeaux, notamment celui du Sultan, qui envoie un nain, tel un joujou. On sait de lui qu’il n’a pas conscience de sa difformité, n’ayant jamais croisé un miroir. Au surplus, il prend les rires qu’il suscite pour des amabilités, voire des compliments sur son allure, et non pour des moqueries.

D’où son caractère gai. Et pour le conserver, Don Estoban fait couvrir tout ce qui pourrait renvoyer son image. Telles des gouvernantes d’hôtel de luxe tirées à quatre épingle avec chignon, tailleur sombre et hauts talons, les caméristes doivent faire front à la suite de l’infante, poussée par la curiosité.

Joueuses et effrontées, l’infante et ses demoiselles d’honneur ne veulent plus attendre de voir les cadeaux d’anniversaire. Photo: F. Iovino.

Rieuses et indisciplinées, elles n’ont de cesse de vouloir découvrir avant l’heure bijoux et cadeaux. La princesse n’est pas la dernière à entraîner ses demoiselles d’honneur, ses menines, comme sorties pour un bal des débutantes, aigrettes et robes longues. Cette confrontation anti protocolaire n’est pas sans donner quelques sueurs froides au chambellan, qui se voit plus près de l’exil que de l’augmentation.

En fait, la révélation du Nain détourne puis concentre toutes les attentions. Silhouette gracile, accentuée par la taille rehaussée des autres personnages, talons aiguille ou chaussures compensées, il est comme un enfant sauvage débarqué dans un monde dont il ignore les codes. Cheveux mal peignés, baskets, blouson de survêtement et jean, vit son arrivée comme un rêve devant cette princesse sophistiquée, aimable comme une enfant devant son beau joujou.

S’instaure un jeu pernicieux, que ne mesure pas la princesse Clara elle-même dans sa candeur insensible. Jeu de nain, jeu de vilain (e), est-on tenté de dire,  tant le malheureux est manipulé aux dépens de sa sincérité totale. Lui est tombé amoureux de l’infante, désire l’enlacer. Elle, elle s’en amuse et s’en lasse.

Pour se défaire de cette situation embarrassante et ambigüe, Ghita, la camériste préférée de Donna Clara précipite les choses. C’est l’heure de vérité avec le vaste miroir qui soudain occupe le fond de scène. Le Nain se refuse à se découvrir tel. Face à face au destin fatal, le dialogue entre Jennifer Courcier (l’infante) et Mathias Vidal (le Nain) offre une montée en tension poignante.

Le livret de Georg C. Klaren, qui écrivit aussi pour Alfred Hitchcock (« Mary », un film germano-britannique de 1931), participe de cette intensité par sa finesse psychologique. La musique expressionniste de Zemlinsky fait large place aux cuivres, bois et percussions, alternant sentiments de douleurs et de désespoir avec naïveté et futilité cruelles.

L’orchestre régional de Normandie est une formation de chambre, mais dans cette transcription adaptée, il éclate de tous ses feux. Franck Ollu, à la baguette, semble même devoir tempérer un enthousiasme en fosse qui pourrait tenir de la compétition. Car sur scène, on ne ménage pas sa voix, en particulier le ténor Mathias Vidal pour exprimer le désarroi de son personnage qui n’y survit pas.

Aux côtés de la soprano Jennifer Courcier, Julie Robard-Gendre (Ghita) confirme les qualités vocales déjà remarquées par la critique. Paul Gay incarne un chambellan impressionnant. Autour de ces solistes, on apprécie les  interventions des choristes. Elles contribuent à la cohérence d’un opéra, dont l’accord final tombe comme un couperet. Le jouet est cassé. La princesse va danser.

« Le Nain » (Der Zwerg), production de l’Opéra de Lille. Coproduction : Opéra de Rennes, Théâtre de Caen, Fondation Royaumont. Représentations données au théâtre de Caen, mardi 5 et vendredi 7 février 2019. n0 \lsd

« Jenufa », affaire de femmes et de famille

L’ouvrage lyrique de Leos Janacek, « Jenufa », a fait un triomphe au théâtre de Caen, coproducteur avec l’Opéra de Dijon. Bénéficiant d’une distribution internationale de haut niveau et d’un orchestre, le Czech Virtuosi de Brno, grand connaisseur de la musique du compositeur tchèque, le drame a révélé toute son intensité émotionnelle. Cette version, mise en scène par le prometteur Yves Lenoir, est à inscrire dans les annales.


Tiré d’un récit de Gabriela Pressova de la veine d’une nouvelle de Maupassant. « Jenufa » serait aujourd’hui le type même de « fait divers », sur lequel les médias se focalisent. Ils rivaliseraient d’angles pour le décortiquer et le garder en mémoire pour y revenir sous prétexte de complément d’enquête. Un petit village, une grossesse non désirée, un infanticide, une proximité consanguine, une pression morale fortement teintée de religion, bien des éléments sont réunis qui intéresseraient un sociologue prenant le pouls d’une communauté.

Jenufa, jeune paysanne, est au cœur de cette tragédie tout à la fois ordinaire et exemplaire. Elle attend un bébé. Personne ne le sait. Encore moins le père, son cousin  Steva, dont elle espère qu’il ne sera pas enrôlé dans l’armée. Ainsi, il sera encore temps de se marier et d’éviter le déshonneur. Seulement, les obstacles s’accumulent.

Jenufa (Sarah-Jane Brandon) accueille, heureuse, le retour de son amant Steva Buryja (Magnus Vigilius). Mais la joie va être de courte durée. Photo Gilles Abegg. Opéra de Dijon.

Certes Steva est exempté. Mais Kostelnicka Buryjovka, belle-mère de Jenufa et , voit d’un mauvais œil un mariage entre ce garçon volage, qui lui rappelle trop son feu mari, et la jeune femme. Sacristine à principes, elle impose un délai, dont dépend la conduite de Steva. Lana, demi-frère de ce dernier, en profite pour confirmer son amour à Jenufa. Dans un geste malheureux de jalousie, il la blesse sérieusement au visage.  Elle est défigurée.

Dans un mouvement de jalousie agressive, Lana (Daniel Brenna) blesse Jenufa au visage. Photo Gilles Abegg. Opéra de Dijon.

La mise en scène d’Yves Lenoir ne laisse pas d’indice temporel. L’opéra a été créé en 1904. Mais en rien, on est ramené à ce début de siècle, pas plus qu’on ne se trouve projeté à aujourd’hui. La banalité voulue des costumes et des décors confère son universalité à ce drame, qui en fait une affaire de femmes, malgré elles. L’action, dépourvue d’accessoires superflus, aspire véritablement l’attention du spectateur. Sur fond de morne plaine, un hangar agricole  sert de cadre à l’intrigue du premier acte. Sa façade en tôle ondulée se métamorphose en toit sous lequel vient se greffer un intérieur sous comble. Quelques flocons indiquent un passage en hiver.

C’est là que se noue le malheur dans la maison de la sacristine où se trouve cachée Jenufa. Elle vient d’accoucher d’un petit garçon, dont le sort va lui échapper. Steva ne veut plus d’elle car elle a perdu sa beauté. Kostelnicka Buruyjovka la convainc d’accepter Lana, au prix d’un plan impitoyable. Car, entretemps, la belle-mère a fait disparaître l’enfant dans la rivière gelée. A à la fois pour éviter l’opprobre populaire et pour calmer le tourment de son neveu, le seul à qui elle a fait part de la naissance.

La sacristine annonce à Jenufa qu’elle a déliré de fièvre pendant lesquels le nourrisson est mort. Photo Gilles Abegg. Opéra de Lyon.

Dès le prologue, la musique de Janacek accompagne la montée en puissance d’une fatalité. Nourri aux partitions du compositeur, le Czech Virtuosi, sous la baguette de Stefen Veselka, en développe les riches qualités sonores avec un pupitre de violons saisissant et un soliste à donner la chair de poule. Et quand les vents et cuivres s’en mêlent, on est gagné par cette intensité dramatique déployée par l’intervention des chanteurs et du chœur, impeccable, de l’Opéra de Dijon dirigé par Anass Ismat

La soprano sud-africaine Sarah-Jane Brandon incarne une Jenufa ballottée par les injustices du destin. Au fil des trois actes, elle sait donner une épaisseur psychologique à son personnage. Le poids des déconvenues et des douleurs pèse de plus en plus sur son personnage. Frais et poupin au départ, son visage, à l’instar de sa voix,  en manifeste progressivement les marques.

Sabine Hogrefe, soprano allemande, tient le rôle de la sacristine. Elle est exceptionnelle en Kostelnicka Buryjovka, gagnée par la folie et le remords. Scéniquement, elle agit comme le contraire de sa belle-fille. A la chemise de nuit immaculée de l’accouchée, à laquelle elle prétend que l’enfant est mort des suites de la naissance, elle oppose des vêtements sombres. Au moment des noces, la même sacristine reproche à la pathétique Jenufa ce même type de tenue de « veuve respectable ». Alors que, dans une attitude de totale confusion, elle finit par se présenter en robe de mariée !

Au moment des noces, le drame bascule avec la découverte de l’enfant mort. De gauche à droite: Lana (Daniel Brenna); Karolka (Katerina Hebelkova); Krzysztof Borysiewicz, (le maire) ;Sabine Hogrefe (la sacristine Kostelnicka Buryjovka); Svetlana Lifar(l’épouse du maire); Magnus Vigilius (Steva Buryja); Sarah-Jones Brandon (Jenufa Buryja).

Puissant ténor américain, Daniel Brenna donne presqu’une dimension wagnérienne au personnage de Laca. Caractère entier, il affronte avec une autorité qui ne souffre pas d’objection l’ensemble des villageois prompts à accuser Jenufa d’infanticide. A la faveur du dégel, le corps de l’enfant a été retrouvé. On est au printemps, la scène retrouve le hangar agricole du premier acte. La réaction de Laca pousse la sacristine à avouer son acte et à affronter la justice humaine. Jenufa, elle, pardonne déjà. Elle se réfugie dans l’amour que lui offre Laca.

Symboliquement, cette union implique un patient chemin. Installés à chaque bout de la table, Jenufa et Laca tendent le bras l’un vers l’autre sans  pouvoir lier leurs mains. Il y a encore tant de plaies à cicatriser : le souvenir de l’enfant mort ; le suicide de Steva, qui voit son monde s’effondrer. Le jeune homme volage courtisé pour son statut de meunier prospère a découvert sa paternité. Sa fiancée, Karolka, la fille du maire, n’a pu supporter cette révélation.

Magnus Vigilius, ténor danois, n’a pas l’ampleur vocale de son « rival » Daniel Brenna. Mais il sait donner au personnage de Steva tout son tempérament, d’abord insouciant puis brusquement placé devant ses responsabilités. Tous les seconds rôles sont sur la même ligne qualitative : la mezzo allemande Helena Köhne (la grand-mère Buryjovka) ; Tomas Kral, baryton tchèque (Starek) ; le Polonais Krzysztof Borysiewicz, basse (le maire) ; Svetlana Lifar, mezzo française, d’origine russe (l’épouse du maire) ; Katerina Hebelkova, mezzo tchèque (Karolka). Et pour compléter cette distribution cosmopolite, un trio de jeunes talents, Roxane Chalard (Jano) ; Axelle Fanyo (Barena) ; Delphine Lambert (une bergère).

Représentations données au théâtre de Caen, jeudi 17 et samedi 19 janvier 2019. Opéra chanté en tchèque surtitré en français.

« Les p’tites Michu », les deux font la paire


En cette fin d’année bizarre et morose, le théâtre de Caen apporte un souffle salutaire de gaieté en accueillant « Les p’tites Michu ». Remise au goût du jour par la compagnie Les Brigands, cette opérette signée par André Messager (1853-1929) est comme une friandise pétillante. Musicalement, scéniquement, tout fonctionne à merveille en préambule à l’an neuf.

Un amoureux pour deux « sœurs »… Cupidon va remettre de l’ordre dans tout ça. (Photo NP Stefanovitch).

Tout part de l’impair d’un père. Les Michu, qui viennent d’avoir une petite fille, ont en charge une autre enfant du même âge. Ce bébé, dont la maman est morte en couches, leur a été confié par leur père, le marquis des Ifs. En sortant les petites filles de la baignoire, où il les a mises ensemble, Monsieur Michu est incapable de distinguer l’une de l’autre !

Marie-Blanche et Blanche-Marie passent dès lors pour deux sœurs jumelles. Sur ce canevas gémellaire (j’aime l’air), source de quiproquos amoureux, les librettistes Albert Vanloo et Georges Duval ont troussé une histoire savoureuse. Elle a séduit le compositeur André Messager. Sa musique a contribué au succès des « P’tites Michu », dès sa création, en 1897, aux Bouffes du Nord. Des Brigands, on avait pu apprécier sa version loufoque des « Chevaliers de la Table Ronde » d’Hervé, il y a un an dans ce même théâtre de Caen. La compagnie poursuit son exploration du répertoire lyrique léger avec le concours d’Angers-Nantes Opéra et de la Fondation Palazezetto Bru Zane. De l’ouvrage de Messager, Thibault Perrine a réalisé une transcription pour dix chanteurs et douze instrumentistes.

Nul doute qu’elle est fidèle à l’esprit des auteurs guidés par un souci de fantaisie. On est certes hors la période post-révolutionnaire dans laquelle se situe l’opérette à l’origine. L’option du metteur en scène Rémy Barché n’en reste pas moins convaincante dans un temps plus ou moins défini, enveloppé par un univers de couleurs pastel. Il se déroule comme les pages d’un  conte illustré par les délicieux dessins de Marianne Tricot. Projetés en vidéo, ils accompagnent l’action depuis un générique jusqu’au mot « Fin ».

Les deux inséparables Marie-Blanche et Blanche-Marie sortent de l’adolescence quand les premiers émois les mettent en rivalité. Leurs cœurs battent pour le fringant Gaston Rigaud, capitaine de son état (ah, le prestige de l’uniforme). Par ailleurs, il y a Aristide. Le commis des Michu, qui tiennent boutique (beurre, œufs, fromages) aux halles de Paris, se consume pour l’une et l’autre jeune fille sans pouvoir arrêter son choix.

Le retour du marquis, devenu général, ajoute à l’embarras des Michu. Le militaire vient récupérer sa fille qu’il destine… à Gaston. Qui de Marie-Blanche ou de Blanche-Marie est Irène des Ifs ? Pas besoin d’ADN. Le déterminisme social va finalement recadrer les choses. Marie-Blanche est plus à l’aise comme épicière. Elle se révèle aussi une généreuse fine mouche. En quelques transformations de coiffure et un coup de maquillage, elle dévoile en sa « sœur » le portrait de la mère d’Irène.

Violette Polchi et Anne-Aurore Cochet, passée par le conservatoire de Caen, incarnent avec fraîcheur et naturel Marie-Blanche et Blanche-Marie. Leurs voix se mêlent et s’entrecroisent de façon très affûtée. Issu de la Maîtrise de Caen, Jean-Christophe Lanièce reprend le rôle de Gaston avec beaucoup d’aplomb. Son phrasé est exemplaire, comme celui d’Artavazd Sargsyan, Aristide irrésistible au faux-air de Richard Gotainer.

Le comique tient aussi beaucoup au jeu de Marie Lenormand en Madame Michu, forte femme impressionnée aussi par le gradé de marquis (Mathieu Dubroca); et Damien Bigourdan, gaffeur Monsieur Michu, dont la couardise se mesure en hauteur de ses intonations vocales. Ordonnance du général des Ifs, expert en liaisons « maltapropos », Bagnolet (Romain Dayez) ajoute à la drôlerie avec ses démarches « cartoonesques ».

Bien sûr, on pourra trouver dans l’œuvre quelques désuétudes propres à agacer le féminisme d’aujourd’hui. Il convient plutôt de s’en amuser comme y invitent Les Brigands, emportés par la musique lumineuse de Messager excellemment interprétée sous la conduite de Pierre Dumoussaud.

Représentations données au théâtre de Caen, dimanche 30 et lundi 31 décembre 2018.

The Beggar’s Opera: filoucratie à l’anglaise


Créé aux Bouffes du Nord, avant une longue tournée, « The Beggar’s Opera » vient de faire halte pour quatre soirs au théâtre de Caen. Créé ou plutôt recréé. Complices sur un bon nombre de productions, William Christie et Robert Carsen se sont emparés de l’ouvrage de John Gay et Johann Christoph Pepusch qui date de 1728. Le tandem le transpose dans le monde d’aujourd’hui. Le propos ne perd rien de sa charge impertinente, portée par une compagnie épatante et explosive.

Kate Batter (Polly Peachum), Beverley Klein (Mrs. Peachum), Olivia Brereton (Lucy Lockit)(Photo Patrick Berger)

! « The Beggar’s Opera » (L’opéra du gueux) répond à un genre, qui dans l’Angleterre du XVIII e siècle, réplique au style italien. On parle de « ballad opera » tant les mélodies populaires y tiennent une place. La satire, la critique sociale sont au cœur de ce qui s’assimile à un « défouloir » contre les puissants, à l’image des carnavals.

« L’opéra de quat’sous » de Kurt Weill et Bertold Brecht en est directement inspiré. Plus près de nous, le Canadien Robert Lepage en a fait une adaptation rock qu’on a pu voir, en 2004, au théâtre de Caen. Elle visait les dérives du show business. C’était saignant !

Evidemment, il pourrait y avoir tromperie sur la marchanMacheatdise. Déjà, avec l’appellation d’opéra inscrite dans le titre. Et surtout si elle est associée aux noms de William Christie et de Robert Carsen. Le tandem nous ont habitués à des œuvres lyriques d’un autre acabit.

Mais après tout, la tromperie est au cœur même du « Beggar’s Opera » ! L’ouvrage est peuplé de filous, de fripouilles, d’escrocs, de maquereaux, de poules et de gigolettes. Bref tout un monde de petits malfrats et de leurs michetonneuses mené par Macheath. Au sommet de la hiérarchie de cette pègre règne l’expérimenté Peachum.  Dans son entrepôt d’import-export (sic) s’accumulent les caisses de marchandises détournées, « tombées du camion », comme on dit.

Sur scène, un mur de cartons monte jusqu’aux cintres. Rien à voir avec une célèbre enseigne suédoise. On est dans le repaire de Peachum. Poursuivis par des sirènes hurlantes, s’y réfugient une bande de loubards, jogging et sweat à capuche. Du groupe se détache une poignée de musiciens. En un rien de temps, des emballages se transforment en pupitres.

Sur fond de corruption, l’intrigue se joue dans la rivalité entre Polly, la fille de Peachum, et Lucy, la progéniture de Lockit, chef de la police tout aussi peu recommandable. L’enjeu est Macheath. Les deux jeunes femmes se disputent le cœur du beau gosse, aveugles à son cynisme. Les deux beaux-pères présumés sont, eux, loin de trouver en lui la figure du gendre idéal. Chacun a de bonnes raisons de vouloir  lui faire la peau…

Des comédiens, chanteurs et danseurs débordant d’énergie (Photo Patrick Berger)

Avec des allusions aux Tories, au Brexit, Robert Carsen et le dialoguiste Ian Burton s’amusent à piquer de traits d’actualité un texte remodelé avec une bonne dose d’insolence à l’égard d’un monde où affaires et exemplaires riment en grimaçant. A la fois acteurs, danseurs, chanteurs, issus de l’école londonienne de la comédie musicale, les protagonistes de ce « Beggar’s Opera », se fondent à merveille dans la mise en scène dynamique de Carsen.

La distribution est au cordeau, tant par la présence de l’ensemble des participants que par leurs qualités scéniques. Une réserve cependant avec cette impression de formatage des voix chantées, un défaut trop fréquent dans les spectacles musicaux actuels. On fera une exception toutefois pour Kate Baker (Polly), dont le timbre se révèle parfois proche de celui de Joan Baez. Côté maturité, Robert Burt en impose sans forcer dans le rôle de Peachum. Et, drôle à souhait, Beverly Klein, son épouse sur scène, réincarne une Barge Simpson quand sa voix bascule vers le rauque.

Musicalement, les interprètes des Arts Florissants ajoutent au plaisir du spectacle avec un choix d’airs savants de compositeurs renommés (Purcell, Handel)  et de mélodies aux échos familiers. La dizaine de musiciens semble s’amuser autant que le public de cette fable à la morale pas très claire ! Si Macheath sauve sa tête, c’est à la faveur d’un renversement de gouvernement qui laisse sceptique sur la suite des événements. Mais ceci est une autre histoire…

The Beggar’s Opera, représentations données au théâtre de Caen, mardi 18, mercredi 19, jeudi 20 et vendredi 21 décembre 2018.

« Tarare »: « N’avez pas vu Irza?


Avec« Tarare », Christophe Rousset et ses Talens Lyriques  concluent un cycle de trois opéras écrits en français d’Antonio Salieri. L’œuvre traversée par la plume prémonitoire de Beaumarchais (on est à deux ans de la Révolution de 1789) a été jouée au théâtre de Caen. Servie en version de concert par une distribution de premier plan et le concours des Chantres du Centre de musique baroque de Versailles, elle a été chaleureusement accueillie.

 On a souvent placé Salieri dans l’ombre de son génial contemporain, Mozart.  Par delà une rivalité, exagérément mise enavant, on ne peut dénier au compositeur italien des talents d’écriture qu’ildéploya au fil d’une quarantaine d’ouvrages lyriques, notamment. Il vécut aussi deux fois plus longtemps que Wolfgang Amadeus.

 « Tarare »est le troisième des opéras français de Salieri après « Les Danaïdes »(1784) et « Les Horaces » (1786). Christophe Rousset a entrepris de leur redonner vie. La dernière étape de ce projet donne lieu à plusieursconcerts. Ainsi au théâtre de Caen, qui a pu faire fête à l’enfant du pays, CyrilleDubois. L’ancien maîtrisien est aujourd’hui un ténor fort demandé sur la scènelyrique.

C’est luiqui tient le rôle-titre dans cette intrigue, dont on se demande toujourscomment elle a pu échapper aux mailles de la censure royale. Car le livret est une irrévérence pas du tout feutrée contre un pouvoir absolu et un religieux à sa botte. Beaumarchais la situe dans un pays imaginaire, qui tient à la fois de la Perse et de l’Inde.

Atar domine sur le royaume d’Ormuz. Le sultan nourrit une jalousie féroce à l’égard de Tarare  le chef de sa milice. Elle tient autant à la popularité du soldat, modèle d’altruisme, qu’à la personne de belle Astasie qui n’a que le tort de l’aimer. Atar fait enlever la jeune femme, forcée d’intégrer le sérail sous le nom d’Irza. A partir de là, se croisent intrigues, quiproquos et rebondissements, à travers lesquels le livret distille ses charges contre un pouvoir total et solitaire. La fusion des deux adjectifs fait « totalitaire ».

 Au fil de lareprésentation, certaines répliques font écho au climat social de cet automne mouvementé et à quelques propos de ronds-points. A prendre par le sourire évidemment. Comparaison n’est pas raison. En tout cas, Jean-Sébastien Bou incarne parfaitement l’impétueux Atar, capricieux et colérique « Iznogoud »,qui ne se satisferait pas encore d’être calife à la place du calife !

 Sa voix expressive et puissante contraste avec le timbre clair de Cyrille Dubois dans une personnification vertueuse. Le ténor affronte sans coup férir récit et conjuration musicalement redoutables. En Astasie/Irza, La mezzo-soprano KarineDeshayes est toujours aussi superbe d’assurance, mêlée de tragique et de charme.

Dans le rôle de Calpigi serviteur d’Altar, mais aussi proche de Tarare,  Enguerrand De Hys se trouve sur une ligne de crête, sur laquelle il évolue tel un funambule. La drôlerie de ses mimiques aussi discrètes qu’expressives tient de prologue à une qualité constante de chant. Son alter ego féminin, Judith Van Wanroij (Spinette), pétille de ses aigus expressifs.

L’intonation profonde, alliée à une excellente diction (comme tous) de Tassis Christoyannis confère au rôle du grand prêtre Arthénée une solennité, qui contraste avec la réalité d’un personnage corrompu. Jérôme Boutillier, se révèle un excellent Urson, capitaine des gardes d’Atar, quand il raconte au despote le duel entre Tarare et Altamort.

Le fils d’Arthénée, rival du héros, doit à l’interprétation de Philippe-Nicolas Martin une incarnation fougueuse. Un nom à suivre, comme celui de Jérôme Boutillier ou celui de Danoé Monnié. Un temps sortie du chœur des Chantres du Centre de musique baroque de Versailles, la jeune soprano révèle un timbre tout de fraîcheur et de sensibilité, un peu masqué quand même dans un duo avec Judith Van Wanroij.

Le chœur justement. Il offre une réplique impeccable de bout en bout aux solistes dans une orchestration menée avec maestria par Christophe Rousset. Que l’on vous dise quand même que l’opéra se termine bien. Tarare retrouve sa bien-aimée Irza, pardon Astasie, et se voit malgré lui, par la force d’un peuple unanime, devoir régner « par les lois et par l’équité ».

Représentation donnée le dimanche 9 décembre au théâtre de Caen.

« Rodelinda », l’honneur d’une reine

Jalousie, haine, amour forment le trinôme dans lequel se débattent les personnages de « Rodelinda ». Le théâtre de Caen vient d’accueillir la production du Concert d’Astrée, créée à Lille. Toujours fidèle à Haendel, sa directrice musicale, Emmanuelle Haïm, fait revivre avec bonheur cet opéra cornélien. Elle réunit une équipe enthousiasmante de chanteurs. On y découvre une pépite originaire de Trinidad-et-Tobago, Jeanine de Bique, qui tient le rôle-titre.

 

Monique De Bique (Rodelinda) et Tim Maed (Bertarido) dans le duo-clé du dernier acte. Un moment d’émotion intense où leurs deux voix se lovent. Photo Simon Gosselin.

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