Avec La Loge, comme au salon

Julien Chauvin et son orchestre Le Concert de la Loge ont entraîné le public du théâtre de Caen dans un voyage dans le temps. Son programme « Un soir, aux Tuileries » s’est inspiré de ce que préconisait la formation, dont il a repris le nom. A l’exception de l’adjectif initial, « Olympique » devenu chasse gardée d’un certain comité sportif (1). Ce Concert de la Loge, version XVIIIe siècle, a « révolutionné » la formule des auditions, en mêlant musique symphonique, airs d’opéra, musique de chambre. Tout cela crée une proximité, proche d’un salon entre amis.

Les musiciennes et musiciens du Concert de La Loge. (Photo Franck Juery).

Créé en 1783 par le comte d’Ogny, le Concert de la Loge Olympique compte parmi les meilleurs orchestres d’Europe. Il est fort de 65 musiciens, parmi lesquels aussi bien des professionnels que des amateurs, des compositeurs et des éditeurs. Mais tous d’un niveau, à partir duquel vont se formaliser et s’unifier les méthodes d’enseignement adoptées par le premier conservatoire de musique, celui de Paris.

Ces précisions historiques sont apportées par Julien Chauvin. Il intervient ainsi au cours du programme, troquant son violon contre un micro. Et d’abord pour parler de Joseph Haydn, le compositeur star en ce dernier tiers du XVIIIe siècle. Non le Haydn des quatuors, dont Julien Chauvin et son quatuor Cambini-Paris se sont engagés à jouer l’intégrale, ici même à Caen ; mais le Haydn des symphonies.

Un petit nom à trouver

Parmi celles-ci, il en est six, qui répondent à une commande de la Loge Olympique. On les appelle « Les Parisiennes », avec cette particularité qu’on leur a donné un petit nom. « La Reine », « La Poule », « L’Ours » ont été ainsi enregistrées par la formation de Julien Chauvin. Le but est d’en graver l’intégrale. La Symphonie n°87 est la prochaine sur les rangs. Mais, elle n’a pas d’autre appellation. Un appel aux idées est lancé dans la salle, relayé sur le site internet de La Loge.

Les quatre mouvements de cette symphonie sont répartis sur le programme de la soirée, de quoi relancer les méninges. Le « Vivace » qui ouvre et cette 87e et le concert a de quoi stimuler les imaginations. Il est pétillant, contraste de sonorités avec une rythmique régulièrement relancée par une partie des pupitres des cordes. Les deux derniers mouvements qui clôtureront la soirée confirmeront la qualité d’ensemble guidé par l’archet de Julien Chauvin.

Comme au jazz

L’orchestre enchaîne ensuite avec deux mouvements de la 4e Symphonie concertante de François Devienne (1759-1803). Flûte, hautbois, basson et cor vont ainsi tenir à tour de rôle (puis ensemble) une place de soliste. Comme dans les concerts de jazz, où le public a coutume d’applaudir les passages en solo. Cela se faisait aussi au XVIIIe siècle, précise Julien Chauvin. Il y a un moment propice pour cela dans le deuxième mouvement.

Après un instant de flottement, on a visé juste ! Avec ce sentiment de surprise d’avoir enfreint une règle bien établie depuis. On en connaît qui, en d’autres circonstances, se serait retourné avec un regard furieux…  C’est une autre règle qu’ont contournée Antonio Sacchini (1730-1786) et Jean-Baptiste Lemoyne (1751-1796) en adaptant en opéra les tragédies respectivement du « Cid » et de « Phèdre ».

La voix de Sophie Karthäuser

C’était là empiéter sur les plates-bandes de la Comédie Française, jalouse de son répertoire. On ne sait comment ces compositeurs ont rusé. Mais le résultat est là, avec deux échantillons chantés (2) par la souriante Sophie Karthäuser. La soprano belge s’est déjà produite à Caen avec l’ensemble Correspondances de Sébastien Daucé dans un programme Michel de Lalande. C’était en 2016.

Sophie Karthäuser (Photo Molina Visuals).

Sa tessiture mozartienne lui sied bien dans  ce programme qui fit la réputation d’Antoinette de Saint-Huberty, la cantatrice en vogue à l’époque. Glück (« Fortune ennemie », air tiré d’ « Orphée et Eurydice ») ; Vogel (Âge d’or Ô bel âge » du « Démophon ») ; Grétry (« Ô sort par tes noires fureurs » des « Mariages Samnites ») complètent ce panorama vocal empli de sentiments poignants et (ou) orageux. Il est servi par une voix précise et expressive.

Il n’était pas rare, indique Julien Chauvin, que l’on joue deux à trois un air qui plaisait bien avant d’enchaîner la suite de l’œuvre. Aujourd’hui, on préfère la tradition du bis. Elle vaut à nouveau d’entendre « Il va venir, c’est Phèdre qui l’attend » de Lemoyne par la voix de Sophie Karthäuser. Une pépite qui conclut ce concert chaleureux, à l’image de cette formation attachante et complice.

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(1) En créant son ensemble orchestral, en 1975, Julien Chauvin avait repris le nom complet de cette formation de 1783. Cela lui a attiré les foudres du Comité olympique français, qui n’a pas été très fair-play en la matière et obtenu que le terme « olympique » soit retiré à La Loge.

(2) Le Concert de la Loge a joué les deux opéras : « Chimène ou Le Cid » d’Antonio  Sacchini, dans une mise en scène de Sandrine Anglade ; « Phèdre » de Jean-Baptiste Lemoyne, dans une mise en scène de Marc Paquien.

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« Un soir d’opéra aux Tuileries », concert donné jeudi 14 mars 2019, au théâtre de Caen, par Le Concert de la Loge.

« Heptaméron, histoires d’amour à mort


Même si son nom a été attribué à un lycée d’Alençon (1), Marguerite de Navarre (1492-1549) demeure une écrivaine méconnue. Son frère cadet, François 1er, lui fait toujours de l’ombre. Le politique l’emporte sur la femme de lettres. En amoureux de la langue française Benjamin Lazar remet en perspective la place de celle qui fut la protectrice de Rabelais. Avec le concours de la compagnie des « Cris de Paris », le metteur en scène jette des ponts entre les récits de son « Heptaméron » et les chants de la Renaissance italienne, à l’aube de l’opéra.

(Photo Simon Gosselin).

Avec Benjamin Lazar, on n’est jamais à bout de nos surprises. S’il s’intéresse à Marguerite de Navarre, c’est parce que la « dixième Muse », comme on l’a dénommée en son temps, a laissé une grande œuvre poétique et théâtrale, qu’expédia pourtant en quelques lignes le Lagarde et Michard des lycéens « babyboomers ». Or, on lui doit une langue aussi nette que raffinée qui pose les jalons du classicisme français (2).

« L’Heptaméron » se calque sur le modèle de dix fois dix nouvelles du « Décameron » de Giovanni Boccacio (1313-1375),  sauf que Marguerite de Navarre, rattrapée par la mort, n’a pu dépasser les 71 récits en sept chapitres. L’ouvrage prend prétexte de pluies diluviennes qui contraignent un groupe d’hommes et de femmes à rester confinés dans une abbaye. Pour se distraire, entre deux offices religieux, chacun y va de son histoire.

Sept nouvelles jalonnent le spectacle « Heptaméron, récits de la chambre obscure », cinq sont de Marguerite de Navarre, une est issue de l’œuvre de Boccace, la septième est adaptée de « Vies des dames illustres » de Brantôme (1537-1614). Une scène en pente, percée de trappes ; en fond, un rideau translucide et ondulé ; côté cour, une double échelle ; côté jardin, accrochés à un portant, plusieurs instruments de musique : le décor est conçu comme une métaphore de l’imaginaire (la camera obscura des peintres), aiguillonné aussi bien par des fictions que par des situations oniriques, dont on sait qu’elles peuvent abolir les frontières du temps et de l’espace.

Des mots et des chants. (Photo Simon Gosselin)

Le silence de l’introduction est rompu par le bruit des pas de jeunes gens, tels des étudiants. Ils disposent sur la scène des feuilles de papier, textes et partitions ( ?), tandis qu’un écran diffuse des images de fortes intempéries. Cheveux longs bouclés, jean et chemise de bûcheron ceinte autour de la taille, une comédienne (Fanny Blondeau) évoque avec les mots de Marguerite de Navarre le sort tragique d’une muletière qui refusa de céder aux assauts d’un valet.

A voix nues

Ce conte en ouvre d’autres. D’amours véritables, eux, mais contrariés sinon punis. On ne plaisante pas avec l’ordre social, surtout si c’est une femme qui le transgresse. A la beauté du style, Marguerite de Navarre offre une réflexion que ne manqueraient de se saisir les féministes d’aujourd’hui. En contrepoint de ces récits, Geoffroy Jourdain, directeur musical des Cris de Paris, a sélectionné des madrigaux de compositeurs italiens (Monteverdi, Rossi, Gesulado…). Les guerres d’Italie (victoire à Marignan, 1515 ; défaite à Pavie, dix ans plus tard) ont aussi contribué à développer le mouvement de la Renaissance italienne en France.

Des récits aux fins tragiques… avec en échos des madrigaux superbement chantés par les interprètes des Cris de Paris. Photo Simon Gosselin).

Ces madrigaux sont autant de plaintes portés à voix nues par huit chanteuses et chanteurs dans un équilibre de timbres finement soupesé. Et si on a tendance à retenir les voix de soprano _ mention quand même à Michiko Takahashi _, il faut saluer l’excellence du baryton-basse Virgile Ancely qui apporte une ligne grave magnifique. Le chanteur faisait partie de la distribution de l’ « Orfeo » de Rossi par l’Ensemble Pygmalion, vu au théâtre de Caen, il y a deux ans.

Entre veille et sommeil

Cette alternance de contes et de chants est bousculée par les interventions singulières de Geoffrey Carey. Silhouette longiligne, allure de professeur distrait, il raconte des histoires à dormir debout, de celles qui, entre veille et sommeil, vous transportent dans un monde loufoque. Ainsi d’un canard, ou plutôt d’une canne, dont son personnage est tombé amoureux ; ou de la façon d’attraper des lézards avec un miroir. Il parle même de salamandre. On n’y voit pas un hasard. C’était l’emblème de François 1er.

Geoffrey Carey et Fanny Blondeau, les conteurs (Photo Simon Gosselin).

La chambre obscure, par analogie à la pièce réservée au repos nocturne, invite au rêve. L’atmosphère créée par la mise en scène de Benjamin Lazar y contribue avec notamment des intermèdes dans une langue aussi étrangère qu’étrange. Par delà les fins dramatiques des contes _ les histoires d’amour finissent mal en général, dit la chanson _, il y a entre les mots de Marguerite de Navarre et la poésie des madrigaux une musicalité qui fonde à la fois l’originalité et la réussite de ce spectacle.

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  • (1) Marguerite de Navarre fut en premières noces l’épouse de Charles IV, duc d’Alençon.
  • (2) L’édit de Villers-Côterets (1539) a fait du français la langue officielle du royaume.

« Heptaméron, récits de la chambre obscure » par le Théâtre de l’Incrédule et Les Cris de Paris, spectacle donné mardi 12 et mercredi 13 mars 2019, au théâtre de Caen. « ,newColor: »n

Brahms, l’émotion au bout des doigts

En associant un piano à un trio à cordes, Johannes Brahms a composé trois merveilleux quatuors, inscrits au Panthéon de la musique de chambre. L’intégrale de ces chefs d’œuvre a été interprétée au théâtre de Caen par des solistes de haut niveau, le pianiste Jean-François Heisser ; l’altiste Miguel Da Silva ; le violoncelliste Christophe Coin ; et, benjamin de cette bande des quatre, le violoniste Pierre Fouchenneret. Près de deux heures et demie de musique pure saluées au final par des salves d’applaudissements.

C’est la rencontre de la maturité et de la jeunesse. Jean-François Heisser a un parcours riche d’expériences, tant comme pianiste, chef d’orchestre ou pédagogue. Miguel Da Silva est un des fondateurs du prestigieux Quatuor Isaÿe. On ne présente plus à Caen l’enfant du pays Christophe Coin à la belle carrière de gambiste et de chef d’orchestre également. Pierre Fouchenneret s’intègre parfaitement dans cette équipe d’aînés.

Pour qui suivent le Festival de Pâques de Deauville, pépinière de jeunes talents sur laquelle veille son directeur Yves Petit de Voize, le violoniste n’est plus un inconnu. On a pu y admirer depuis  plusieurs années la finesse et la subtilité de son jeu. Les cheveux moussus toujours un peu fous et, cette fois, une barbe de loup de mer, l’artiste se distingue aussi par des audaces toujours maîtrisées.

Un répertoire affûté

Chambriste affirmé, Pierre Fouchenneret est déjà un bon connaisseur de la musique de Brahms. Avec ses amis du festival deauvillais et de son ancrage parisien qu’est  la Fondation Singer-Polignac, le violoniste a enregistré l’an dernier ces quatuors de Brahms. Avec, à ses côtés, l’altiste Lise Berthaud, le violoncelliste François Salque, et le pianiste Eric Le Sage. Le cédé est paru chez B. Records, le label du Festival de Pâques de Deauville.

Ce disque fait partie d’un projet plus vaste qui est d’aborder toute la musique de chambre de Brahms, en concerts publics enregistrés. D’autres musiciens de leurs générations y sont associés, sous l’égide de la Belle Saison, un réseau d’une vingtaine de théâtres et salles de concert en France, dont le Trident, à Cherbourg.

Jeux de phrases musicales

On ne s’étonne pas Jean-François Heisser, Christophe Coin et Miguel Da Silva aient pu accueillir Pierre Fouchenneret parmi eux. Une connivence qui commence par un sourire. Au moment de s’installer sur scène, le violoncelliste s’aperçoit qu’il a oublié ses lunettes dans sa loge. Le temps qu’il revienne, Miguel Da Silva lui prend son instrument pour jouer quelques mesures d’une sonate de Bach ; puis propose son alto au pianiste qui refuse prudemment…

Le ton est donné. Mais le port léonin et imperturbable de Jean-François Heisser ramène aussi au cœur du sujet : Brahms. Ils sont interprétés dans leur ordre inverse de leur chronologie. Les deux premiers sont en fait de la même année, 1861 ; le n°1 opus 25 a été créé avec Clara Schumann au piano. On retient du troisième, l’opus 60, ébauché semble-t-il en 1856 pour n’être définitif qu’en 1875, l’expression d’un amour inaccessible. Celui que Brahms éprouvait pour l’épouse de son ami compositeur Robert Schumann.

C’est peut être aussi des trois quatuors le plus méconnu. Mais par delà ces sentiments romantiques, la musique de Brahms saisit toujours par ces jeux de phrases musicales que s’échangent ou se répondent en écho les instruments. Il y a là une construction fascinante, que mettent en place les interprètes avec des accompagnements et (ou) des passages de relais d’une précision redoutable. Un sourire, un mouvement des yeux, un hochement de tête assurent cette complicité.

Le résultat est somptueux de couleurs, de nuances, de volumes orchestraux parfois. Avec des sonorités qui restent dans la tête dont, bien sûr, le motif du dernier mouvement du quatuor n°1, qui conclut le concert. Ce Rondo à la Zingarese, pétri de danses slaves, est un bijou, dont chaque instrument révèle les facettes, en particulier le piano et le violon rivalisant de virtuosité. Une bouffée jubilatoire au terme de ces palettes d’émotion révélées du bout des doigts.

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Concert donné le samedi 9 mars 2019, au théâtre de Caen.

« Thyeste », sous le soleil noir de la barbarie

Avec « Thyeste », l’audacieux metteur en scène Thomas Jolly offre à découvrir une des tragédies les plus sinistres de l’histoire. On la doit au philosophe latin Sénèque. Il est difficile de rester stoïque devant le déferlement de cruauté que suggère cette pièce. Elle a été la grande affiche de la Cour d’honneur du dernier festival d’Avignon. Accueilli actuellement au théâtre Caen, le spectacle conserve cette force à couper le souffle.

Les retrouvailles des deux frères, Thyeste (Damien Avice) et Altrée (Thomas Jolly). Jusqu’ici tout va bien… (Photo Jean-Louis Fernandez).

Il y aura quatre ans à la fin de l’année, Thomas Jolly faisait sensation au théâtre de Caen avec « Henri VI » de Shakespeare. C’était juste au moment des attentats du Bataclan. Jouer ou pas, la question s’était posée. Le metteur en scène avait répondu positivement dans un texte exemplaire de réflexion et de lucidité, avant donc de partager avec le public une aventure théâtrale de dix-huit heures, le temps d’un week-end.

La démesure d’un Shakespeare convient à Thomas Jolly, aussi bien comme comédien que comme metteur en scène. Avec Sénèque, dont le théâtre a bien dû inspirer le dramaturge élisabéthain, l’artiste normand voit encore le moyen d’appuyer là où ça fait mal, quand l’humain perd son humanité. L’histoire croule sous les exemples et ça n’est pas fini.

Thyeste dans son palais d’Argos sous une main géante (Photo Jean-Louis Fernandez).

Thomas Jolly endosse le rôle d’Atrée, frère jumeau de Thyeste, auquel il prépare une incroyable vengeance. Il faut dire que sur la famille pèse une lourde hérédité de violence. Pelops, leur père qui n’était pas un modèle de vertu, n’en avait pas été moins sacrifié par son propre géniteur. Tantale, leur grand-père donc, l’avait mitonné pour le servir aux dieux venus banqueter chez lui !

La malédiction de Tantale

Mal lui en avait pris. Frappé de damnation, Tantale avait été expédié au Tartare condamné à souffrir de soif et de faim. Dès qu’un steak, des fruits ou de l’eau fraîche apparaissaient à portée de main, ces aliments s’éloignaient irrémédiablement. C’est cette malédiction qui introduit la pièce. Tel un  Dark Vador, à la voix de stentor, Eric Challier est ce Tantale racontant ses malheurs.

Le ton est donné. L’atmosphère est pesante, accentuée par deux sculptures monumentales, une tête couchée bouche ouverte et une main, par une musique tenace aussi, dominée par les percussions. S’y succèdent des monologues descriptifs par les voix : rauque de la Furie (Annie Mercier), longue chevelure en bataille, robe tachée de sang, maquillage outrancier ; « rapeuse » (1) d’Emeline Frémont, en sweat et kilt, qui représente à elle seule le chœur dans une chorégraphie de traits de lumière; presque doucereuse du Messager (Lamya Regragui).

Annie Mercier incarne une Furie pousse-au-crime (Photo Jean-Louis Fernandez).

Les récits racontent comment Thyeste a séduit la femme d’Altrée et l’a persuadée de voler la toison d’or dans les étables de son mari. La possession d’un bélier ainsi paré était la condition décidée par Jupiter pour prétendre au trône du royaume d’Argos que se disputaient les deux frères. La tricherie de Thyeste n’est pas du goût de Jupiter. Pour le signifier, le dieu ordonne au soleil de faire demi-tour. Atrée prend le pouvoir et envoie son frère en exil.

Double couronne

Et volte face, on croit le roi d’Argos retrouver ses repères moraux. Il fait revenir Thyeste (Damien Avice). C’est un homme dépenaillé, flanqué de ses enfants, qui se présente, mi sceptique, mi rassuré, devant Atrée, attitude jupitérienne magnanime dans son costume jaune. Le souverain offre de partager la couronne. Poussé par la candeur de ses enfants, Thyeste accepte. Avec ses nouveaux habits, il devient la copie conforme de son frère.

Ce caractère gémellaire ajoute au trouble des relations entre les deux frères (1), dont le paroxysme est ce banquet final, infernal, largement éclairé. On sait par la voix du messager que les enfants de Thyeste ont été tués par leur oncle. Leur père se repaît d’un repas dont il ne soupçonne pas l’origine des mets et des breuvages. Avec un cynisme assumé _ il offre une couronne de fleurs que lui-même porte _ Atrée lui distille la vérité au compte-gouttes.

Sommet tragique

La confrontation entre Thomas Jolly et Damien Avice constitue un sommet, non seulement par le déroulé de la pièce, mais, et surtout par la force dramatique que les deux comédiens insufflent. La musique se tait. Le propos amène d’Atrée fait froid dans le dos, qui va entraîner chez Thyeste un cri silencieux d’abattement. Tête contre tête, allongés sur la table du banquer, les deux hommes n’ont de cesse de se renvoyer la responsabilité de cette situation indicible.

Le banquet infernal vers lequel Altrée a entraîné son frère Thyeste est glaçant d’horreur. Pas Tout est suggéré ce qui rend la scène encore plus forte. (Photo Jean-Louis Fernandez).

La nuit retombe sur le royaume d’Argos. La contamination de la malédiction familiale va se poursuivre selon la prophétie de la Furie. On sort sonné de ce cauchemar sismique, avec l’image têtue de ce banquet et ces immenses sculptures symboliques des infanticides. Sous des effets de science fiction, ce bien mauvais rêve n’en renvoie pas moins aux cruautés qui jalonnent la ronde chaotique de la planète.

« Thyeste » par la Piccola Familia. Représentations au théâtre de Caen, mercredi  6, jeudi 7 et vendredi 8 mars 2019.

  • (1) La très pertinente traduction de Florence Dupont joue un rôle important dans la scansion du texte de Sénèque (4 av. JC-65 ap. JC).
  • (2) Pierre Niney a été un temps rapproché pour tenir le rôle de Thyeste. Mais le comédien avait des projets de cinéma. Sa ressemblance avec Thomas Jolly aurait encore ajouté à ce trouble.

« Der Freischütz »: des balles et une morale

Grande première au théâtre de Caen, avec la création du « Freischütz » de Carl Maria von Weber (1786-1826) par l’Insula orchestra et le chœur Accentus, sous la direction de Laurence Equilbey. Mise en scène par Clément Debailleul et Raphaël Navarra, cette coproduction de la scène caennaise et de l’Opéra de Rouen notamment bénéficie d’une distribution internationale de premier ordre. Une tournée européenne l’attend jusqu’à l’automne.

Dernier acte, le Bien triomphe. Max bénéficie d’une clémence. Il a été manipulé, mais il devra attendre un an pour prendre la main d’Agathe. (Photo Julien Benhamou);

Hector Berlioz, dont on célèbre cette année le 150e anniversaire de sa disparition, ne cachait pas son admiration pour « Der Freischütz » (« Le Franc-tireur). Il considérait l’œuvre de von Weber comme le fondement même de l’opéra romantique. Pour faire connaître l’œuvre en France, le compositeur des « Troyens » alla même jusqu’à transformer la partie parlée _ proscrite par les tenants du lyrique français _ en récitatifs (1).

Inspirée d’un conte allemand du XVe siècle, l’œuvre réunit nombre d’éléments qui caractérisent le romantisme. L’épreuve, l’amour, le doute, le destin s’y mêlent dans une ambiance de fantastique exacerbé par un paysage forestier, dont la seule évocation de certains lieux _ la Gorge aux Loups _ suscite l’effroi. Les cors au fond des bois y participent.

Pianiste virtuose et de compositeur, von Weber, dont la cousine Constance est alors la veuve de Mozart, prend la direction musicale de l’opéra de Dresde. On est en 1817. Il entame la composition du « Freischütz ». Il l’entreprend comme une réplique à l’impérialisme de l’opéra italien, qui domine en Europe. La première a lieu à Berlin, en 1821.

Pacte diabolique

Max, jeune chasseur, doit réussir un concours de tir devant le prince Ottokar. En dépend son mariage avec la douce Agathe et la charge de garde-chasse confiée jusqu’alors à son futur beau-père, Kuno. Usant de stratagèmes, Kaspar, autre chasseur aux griffes en fait du démoniaque Samiel, fait miroiter l’avantage de balles magiques.

Pour Max, c’est l’assurance de réussite ; pour Kaspar le moyen d’obtenir encore un sursis sur terre. Mais sur les sept balles coulées au cours d’un rituel nocturne sous l’œil du malin, six obéissent au tireur. La septième dépend du bon vouloir du diable. Pressentiments funestes, magie noire, monde maléfique créent cette atmosphère faustienne, que contribue à développer la compagnie rouennaise 14 :20.

Agathe (Johanni Van Oostrum, au centre) et Annchen (Chiara Skerath), deux complicités aux tempéraments opposés. Ici avec Max (Tuomas Katajala). Photo Julien Benhamou.

Manipulateur de balles lumineuses, comme autant de feux-follets, Clément Dazin incarne un Samiel aussi silencieux qu’inquiétant. Par le jeu d’hologrammes, de vidéos, d’évolutions en apesanteur, spectres et visions agitées viennent hanter les personnages aux costumes austères. Il y a comme une référence bergmanienne à la mise en scène en clair-obscur de Clément Debailleul et Raphaël Navarro.

Des effets de visions fantastiques ajoutent à la dimension hallucinatoire de l’opéra. (Photo Julien Benhamou).

La réfléchie et la joyeuse

Face au duo pernicieux formé par Max et ce Kaspar de la nuit, il y a celui fragile et rafraîchissant d’Agathe et de sa cousine Aennchen (Annette). La première ne cache pas ses angoisses tandis que la seconde fait preuve d’un caractère joyeux. Dans cette confrontation contrastée, les deux sopranos, Johanni Van Oostrum et Chira Skerath excellent.

La Sud-africaine incarne une Agatha aux accents doux avec ce voile aussi ténu que tenace d’une fragilité extériorisée. Ses solos aimantent. Il n’est que t’entendre son air du premier tableau de l’acte 2, qui se termine par « all meine Pulse schlagen » (mon pouls bat à tout rompre). On y retrouve la fameuse mélodie qui conclut l’ouverture de l’opéra.

Port de tête à la Audrey Hepburn, la chanteuse belgo-suisse exprime par sa voix soyeuse un tempérament solaire, bien utile dans cette ambiance lourde de menaces. Les manigances de Kaspar n’y sont pas pour rien. La carrure de Vladimir Baykov, ajoutée à son timbre saisissant de baryton basse confère une autorité à laquelle cède Max.

Pas si libre Max

Le ténor finlandais Tuomas Kajatala tient le rôle du jeune homme. Il exprime subtilement toute l’ambiguïté de son personnage, tireur pas si franc. S’il consent à cette liberté surveillée par Samiel, c’est dans l’espoir de s’assurer le cœur d’Agatha et gagner l’estime de Kuno. On avait déjà été séduit par le chanteur dans « La Flûte enchantée » de Mozart par les Talens lyriques de Christophe Rousset dans une mise en scène de David Lescot. C’était en décembre 2017. Tuomas Katajala interprètait Tamino.

L’Ermite (Christian Immler) éclaire par sa sagesse l’issue heureuse du « Freischütz ». (Photo Julien Benhamou.

Là, le Max qu’il incarne doit bien avouer sa ruse quand Agathe échappe à la septième balle diabolique, protégée qu’elle est par la couronne de roses que lui a confiée l’Ermite. C’est Kaspar qui en est la victime. Dans cette lutte du bien et du mal, c’est bien la parole du sage qui prévaut. Il convainc le prince de réduire très largement la sanction qu’il réserve au jeune chanteur.

On a sans doute déjà beaucoup écrit sur la couleur musicale du « Freischütz » très proche de la symphonie. Weber utilise tout l’éventail des instruments, avec un rôle bien déterminé pour les vents et les bois. Laurence Equilbey s’y trouve comme dans son jardin à la tête de son Insula Orchestra. Sa direction animée insufle une force enthousiasmante.

Envolées

Les interventions de son chœur Accentus sont impeccables de précision et offrent un équilibre vocal exemplaire. Elles ajoutent aux scènes, où se dévoilent visuellement des formes de subconscient, cette dimension de fantastique attisée par des éclairages qui font mouche.

On sera juste un peu réservé par le jonglage des balles éclairantes, qui tend parfois à détourner l’attention portée au chant. De même les moyens d’apesanteur donnent dans le dernier acte de curieuses envolées qui n’ont rien de lyriques. Ainsi on voit Johanni Van Oostrum saisie par un curieux saut de carpe . Et Christian Immler, par ailleurs parfait dans le rôle d’Ermite, ne semble pas très à l’aise dès que ses pieds quittent le sol !

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Représentations données au théâtre de Caen, vendredi 1er et dimanche 3 mars 2019.

Les 7 et 8 mars, au Grand Théâtre de Provence, à Aix : le 18 mars à Bruxelles (version concert) ; le 22 mars, à Vienne, Autriche (version concert) ; du 12 au 14 juillet, au festival Ludwigsburg, Allemagne ; le 19 juillet à Beaune (versipn concert) ; du 4 au 6 octobre, au Grand Théâtre du Luxembourg ; les 19, 21 et 23 octobre, au Théâtre des Champs-Elysées, Paris ; les 13, 15 et 17 novembre, à Opéra de Rouen Normandie.

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(1). Se référer à l’excellente émission de Christian Merlin, « Au cœur de l’orchestre, du dimanche 3 mars sur France-Musique ; également sur la même chaîne, à celle d « Arabesques » de François-Xavier Szymczak du lundi 4 mars.

« Le Nain » et les autres…

Adapté d’un conte d’Oscar Wilde, « Le Nain » est un opéra dense et cruel d’Alexander Von Zemlinsky, écrit en 1922. On redécouvre ce compositeur autrichien qui fut le professeur de Schönberg et Berg et connut la solitude de l’exil. Sur la scène du théâtre de Caen, la mise en scène lumineuse de Daniel Jeanneteau sert une partition indissolublement liée à la tension dramatique. La jeune équipe d’interprètes et l’Orchestre régional de Normandie rivalisent d’engagement.

Le Nain (Mathias Vidal) découvre la cruauté de sa situation face à l’infante Donna Clara (Jennifer Courcier) et sa camériste Ghita (Julie Robard-Gendre). Photo: F. Iovino.

Bien sûr le titre de la nouvelle d’Oscar Wilde, « L’anniversaire de l’infante » fait penser au tableau de Diego Velasquez « La famille de Philippe IV », plus connu sous le nom « Las Meninas » (Les Menines). Y figurent auprès de la famille royale deux personnages atteints de nanisme. Si l’opéra de Zemlinsky se situe à la Cour d’Espagne, la production accueillie au théâtre de Caen évite toute historicité.

Plus proche de l’esprit de l’œuvre _ l’amour impossible entre un contrefait et une belle _ la mise en scène de Daniel Janneteau s’attache à la qualité d’un texte surligné part une musique saisissante. Le décor sobre et élégant, attractif comme une vitrine illuminée, offre une vision frontale, directe avec le nœud du drame.

Pour l’anniversaire de l’infante, Donna Clara, quatre caméristes s’affairent autour des préparatifs, sous les ordres du chambellan, Don Estoban. Les commentaires vont bon train sur les cadeaux, notamment celui du Sultan, qui envoie un nain, tel un joujou. On sait de lui qu’il n’a pas conscience de sa difformité, n’ayant jamais croisé un miroir. Au surplus, il prend les rires qu’il suscite pour des amabilités, voire des compliments sur son allure, et non pour des moqueries.

D’où son caractère gai. Et pour le conserver, Don Estoban fait couvrir tout ce qui pourrait renvoyer son image. Telles des gouvernantes d’hôtel de luxe tirées à quatre épingle avec chignon, tailleur sombre et hauts talons, les caméristes doivent faire front à la suite de l’infante, poussée par la curiosité.

Joueuses et effrontées, l’infante et ses demoiselles d’honneur ne veulent plus attendre de voir les cadeaux d’anniversaire. Photo: F. Iovino.

Rieuses et indisciplinées, elles n’ont de cesse de vouloir découvrir avant l’heure bijoux et cadeaux. La princesse n’est pas la dernière à entraîner ses demoiselles d’honneur, ses menines, comme sorties pour un bal des débutantes, aigrettes et robes longues. Cette confrontation anti protocolaire n’est pas sans donner quelques sueurs froides au chambellan, qui se voit plus près de l’exil que de l’augmentation.

En fait, la révélation du Nain détourne puis concentre toutes les attentions. Silhouette gracile, accentuée par la taille rehaussée des autres personnages, talons aiguille ou chaussures compensées, il est comme un enfant sauvage débarqué dans un monde dont il ignore les codes. Cheveux mal peignés, baskets, blouson de survêtement et jean, vit son arrivée comme un rêve devant cette princesse sophistiquée, aimable comme une enfant devant son beau joujou.

S’instaure un jeu pernicieux, que ne mesure pas la princesse Clara elle-même dans sa candeur insensible. Jeu de nain, jeu de vilain (e), est-on tenté de dire,  tant le malheureux est manipulé aux dépens de sa sincérité totale. Lui est tombé amoureux de l’infante, désire l’enlacer. Elle, elle s’en amuse et s’en lasse.

Pour se défaire de cette situation embarrassante et ambigüe, Ghita, la camériste préférée de Donna Clara précipite les choses. C’est l’heure de vérité avec le vaste miroir qui soudain occupe le fond de scène. Le Nain se refuse à se découvrir tel. Face à face au destin fatal, le dialogue entre Jennifer Courcier (l’infante) et Mathias Vidal (le Nain) offre une montée en tension poignante.

Le livret de Georg C. Klaren, qui écrivit aussi pour Alfred Hitchcock (« Mary », un film germano-britannique de 1931), participe de cette intensité par sa finesse psychologique. La musique expressionniste de Zemlinsky fait large place aux cuivres, bois et percussions, alternant sentiments de douleurs et de désespoir avec naïveté et futilité cruelles.

L’orchestre régional de Normandie est une formation de chambre, mais dans cette transcription adaptée, il éclate de tous ses feux. Franck Ollu, à la baguette, semble même devoir tempérer un enthousiasme en fosse qui pourrait tenir de la compétition. Car sur scène, on ne ménage pas sa voix, en particulier le ténor Mathias Vidal pour exprimer le désarroi de son personnage qui n’y survit pas.

Aux côtés de la soprano Jennifer Courcier, Julie Robard-Gendre (Ghita) confirme les qualités vocales déjà remarquées par la critique. Paul Gay incarne un chambellan impressionnant. Autour de ces solistes, on apprécie les  interventions des choristes. Elles contribuent à la cohérence d’un opéra, dont l’accord final tombe comme un couperet. Le jouet est cassé. La princesse va danser.

« Le Nain » (Der Zwerg), production de l’Opéra de Lille. Coproduction : Opéra de Rennes, Théâtre de Caen, Fondation Royaumont. Représentations données au théâtre de Caen, mardi 5 et vendredi 7 février 2019. n0 \lsd

Le Triomphe de l’Amour, leurre c’est leurre

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Le  théâtre de Caen accueille, jusqu’à samedi, « Le Triomphe de l’Amour » de Marivaux dans une mise en scène de Denis Podalydès. Le spectacle créé aux Bouffes du Nord fait l’objet d’une longue tournée. C’est son seul passage en Normandie. L’occasion est trop belle pour ne pas manquer cette démonstration ciselée du désir amoureux et du jeu de la séduction. Où la naïveté peut tromper et aussi se méprendre.

LE TRIOMPHE DE L AMOUR de Marivaux Mise en scene : Denis Podalydes Direction Musicale : Christophe Coin Scenographie : Eric Ruf Costumes : Christian Lacroix Lumieres : Stephanie Daniel Son : Bernard Vallery Avec : Edwige Baily : Hermidas Stephane Excoffier : Leontine Dominique Parent : Dimas Jean-Noel Broute : Arlequin Leslie Menu : Phocion Thibault Vincon : Agis Maison de la Culture d Amiens Amiens le 19 mai 2018 © Pascal Gely
De gauche à droite: Dominique Parent (Dimas); Stéphane Excoffier (Léontine); Thibault Vinçon (Agis); Leslie Menu (Phocion); Jean-Noël Brouté (Arlequin); Edwige Baily (Hermidas).
© Pascal Gely

Après « Les Fourberies de Scapin », c’est une nouvelle mise en scène de Denis Podalydès qui se présente au théâtre de Caen. Cette fois le sociétaire de la Comédie Française ne s’est pas entouré de consœurs  et confrères de la Maison de Molière, mais d’une équipe d’acteurs, dont une partie appartient à la « bande de Versailles » de son cinéaste de frère, Bruno. S’y ajoute le violoncelliste Christophe Coin, natif de Caen, dont on connaît la belle carrière de soliste et de chef d’orchestre.

« Le Triomphe de l’Amour » n’est pas la pièce la plus jouée de Marivaux. Sa première représentation, en 1732, avait été fraîchement reçue. On ne comprenait pas qu’une princesse puisse se travestir pour conquérir le cœur d’un jeune homme et troubler à la fois celui d’un philosophe et de la sœur de ce dernier ! Même transposée dans une Sparte imaginaire, la comédie n’avait pas emporté d’adhésion du public, qui s’est rattrapé ensuite.

Racine en modèle

Il faut revenir à l’intérêt qu’y porte Denis Podalydès. Le comédien du Français s’attache à la passion de portait Marivaux à Racine, à la façon dont le dramaturge décrit le trouble amoureux et les ravages qu’il peut provoquer. Si l’auteur du « Triomphe » ne versifie pas comme son prestigieux aîné, ni ne verse dans la tragédie, on ne peut que les rapprocher sur leurs qualités stylistiques et leur art dans la description des méandres sentimentaux.

En cela, « Le Triomphe de l’Amour » est un grand bonheur d’écriture classique où se glissent avec une aisance élégante les imparfaits du subjonctif. On est aux antipodes des « tweets » réducteurs de pensée, qui ne prétendent pas, il est vrai, à la forme théâtrale… Mais la force de désaccoutumance à ce mode d’expression du XVIIIe siècle freine sans doute au départ l’appréhension de l’intrigue, ajoutée au phrasé un peu timide des deux comédiennes, Leslie Menu et Edwige Baily.La première est cette princesse Léonide, qui, sous des habits masculins, se présente sous le nom de Phocion.

Elle est accompagnée de sa suivante, Corine, qui, elle aussi déguisée en homme, répond à celui d’Hermidas. Léonide a un but politique, réunifier son royaume par le retour d’un prince exilé, Agis. Le déchu vit chez Hermocrate. Le philosophe a créé une petite société à l’écart du monde. Lui et sa sœur, Léontine, célibataire sage et résignée, vivent des choses de l’esprit. L’amour n’y a pas sa place.

Amour, amitié… Telle est la question dans le stratagème imaginé par la princesse Léonide déguisée en homme et répondant au nom de Phocion (Leslie Menu) pour séduire Agis (Thibault Vinçon) © Pascal Gely.

Une cabane de jardin dans une nature isolée entourée d’eau symbolise le refuge d’Hermocrate. Les costumes de Christian Lacroix renvoient explicitement au siècle de Marivaux. En revanche, on peut voir dans le décor signé Eric Ruf (autre complice des « Fourberies ») une référence à certaines communautés « écolos » au radicalisme teintée d’utopie. Et  c’est là que débarquent Léonide-Phocéon et Corine-Hermidas.

Le code des appeaux

Leur premier contact est assez brutal par la personne du jardinier Dimas puis du valet Arlequin. L’un est aussi massif que l’autre est agile. Tous deux devinent vite le stratagème de « Phocéon », qui sait monnayer leur complicité. Ainsi dans ce manège d’approches et de rencontres communiquent-ils en soufflant dans des appeaux. Les cris d’oiseaux n’étonnent pas en ces lieux. Mais leur imitation intervient comme un code pour éviter tout télescopage de personnages.

Dimas (Dominique Parent) et Arlequin (Jean-Noël Brouté) ont des exigences. Mais Phocion-Léonide (Leslie Menu) a des arguements à leur retourner… (Photo de répétition © Pascal Gely).

Le leurre est à la manœuvre dans ce jeu de dupes. Si Léonide est innocente en amour, elle éprouve vite les usages de l’inclination. Et finit bien par faire franchir cet  « océan » chanté par Pierre Vassilui, qui « va de l’ami à l’amant ». Mais, ce faisant, après avoir élargi son champ de séduction et de flatterie, elle va laisser sur le carreau à la fois Hermocrate, auquel Léonide avoue son vrai sexe ; et Léontine, trompée, elle, par la travestie en Phocéon.

Sous le regard de Christophe Coin au violoncelle, le philosophe Hermocrate (Philippe Duclos) cède au charme de Phocion (Leslie Menu). La désillusion guette… © Pascal Gely

Cette soudaine découverte qui fait s’effondrer les illusions du philosophe et de sa sœur est l’aboutissement comique d’une montée en puissance de l’intrigue. La tête décontenancée d’Agis, qui n’a pas encore compris l’intention de Léonide, ajoute à la drôlerie de la scène. Quand même l’innocence de la princesse ne tournerait-elle pas, malgré elle, à une forme de perversité. Cinquante ans avant « Cosi fan tutte » de Mozart et les « Liaisons dangereuses » de Choderlos de Laclos, Marivaux ouvre une voie.

Plaisir et chagrin

Outre les intermèdes musicaux de Christophe Coin au violoncelle, Denis Podalydès fait chanter, de façon un peu anachronique, la romance « Plaisir d’amour ». « Qui ne dure qu’un moment », alors que « chagrin d’amour dure toute la vie ». Il faut y voir une prémonition pour Hermocrate et Léontine, excellemment interprétés par Philippe Duclos, grand échalas tout ébaubi et Stéphane Excoffier, passée de la pruderie confuse à l’enthousiasme extatique

Chevelure léonine, Thibault Vinçon incarne un Agis encore interloqué par la tournure des événements, auxquels Dimas et Arlequin apportent un contrepoint hautement facétieux. Jardinier au franc parler picard mâtiné de « ch’ti », Dominique Parent projette l’ombre d’un satyre à la délicatesse éléphantesque, tandis que Jean-Noël Brouté évolue tel un feu-follet trublion. A leurs côtés, Leslie Menu et Edwige Baily retrouvent la noblesse et le rang de leurs personnages, en dépit leur singulière machination.

Représentations au théâtre de Caen, mardi 22, mercredi 23, jeudi 24, vendredi 25 et samedi 26 janvier 2019. A 20 h. Renseignements : 02 31 30 48 00.

« Jenufa », affaire de femmes et de famille

L’ouvrage lyrique de Leos Janacek, « Jenufa », a fait un triomphe au théâtre de Caen, coproducteur avec l’Opéra de Dijon. Bénéficiant d’une distribution internationale de haut niveau et d’un orchestre, le Czech Virtuosi de Brno, grand connaisseur de la musique du compositeur tchèque, le drame a révélé toute son intensité émotionnelle. Cette version, mise en scène par le prometteur Yves Lenoir, est à inscrire dans les annales.


Tiré d’un récit de Gabriela Pressova de la veine d’une nouvelle de Maupassant. « Jenufa » serait aujourd’hui le type même de « fait divers », sur lequel les médias se focalisent. Ils rivaliseraient d’angles pour le décortiquer et le garder en mémoire pour y revenir sous prétexte de complément d’enquête. Un petit village, une grossesse non désirée, un infanticide, une proximité consanguine, une pression morale fortement teintée de religion, bien des éléments sont réunis qui intéresseraient un sociologue prenant le pouls d’une communauté.

Jenufa, jeune paysanne, est au cœur de cette tragédie tout à la fois ordinaire et exemplaire. Elle attend un bébé. Personne ne le sait. Encore moins le père, son cousin  Steva, dont elle espère qu’il ne sera pas enrôlé dans l’armée. Ainsi, il sera encore temps de se marier et d’éviter le déshonneur. Seulement, les obstacles s’accumulent.

Jenufa (Sarah-Jane Brandon) accueille, heureuse, le retour de son amant Steva Buryja (Magnus Vigilius). Mais la joie va être de courte durée. Photo Gilles Abegg. Opéra de Dijon.

Certes Steva est exempté. Mais Kostelnicka Buryjovka, belle-mère de Jenufa et , voit d’un mauvais œil un mariage entre ce garçon volage, qui lui rappelle trop son feu mari, et la jeune femme. Sacristine à principes, elle impose un délai, dont dépend la conduite de Steva. Lana, demi-frère de ce dernier, en profite pour confirmer son amour à Jenufa. Dans un geste malheureux de jalousie, il la blesse sérieusement au visage.  Elle est défigurée.

Dans un mouvement de jalousie agressive, Lana (Daniel Brenna) blesse Jenufa au visage. Photo Gilles Abegg. Opéra de Dijon.

La mise en scène d’Yves Lenoir ne laisse pas d’indice temporel. L’opéra a été créé en 1904. Mais en rien, on est ramené à ce début de siècle, pas plus qu’on ne se trouve projeté à aujourd’hui. La banalité voulue des costumes et des décors confère son universalité à ce drame, qui en fait une affaire de femmes, malgré elles. L’action, dépourvue d’accessoires superflus, aspire véritablement l’attention du spectateur. Sur fond de morne plaine, un hangar agricole  sert de cadre à l’intrigue du premier acte. Sa façade en tôle ondulée se métamorphose en toit sous lequel vient se greffer un intérieur sous comble. Quelques flocons indiquent un passage en hiver.

C’est là que se noue le malheur dans la maison de la sacristine où se trouve cachée Jenufa. Elle vient d’accoucher d’un petit garçon, dont le sort va lui échapper. Steva ne veut plus d’elle car elle a perdu sa beauté. Kostelnicka Buruyjovka la convainc d’accepter Lana, au prix d’un plan impitoyable. Car, entretemps, la belle-mère a fait disparaître l’enfant dans la rivière gelée. A à la fois pour éviter l’opprobre populaire et pour calmer le tourment de son neveu, le seul à qui elle a fait part de la naissance.

La sacristine annonce à Jenufa qu’elle a déliré de fièvre pendant lesquels le nourrisson est mort. Photo Gilles Abegg. Opéra de Lyon.

Dès le prologue, la musique de Janacek accompagne la montée en puissance d’une fatalité. Nourri aux partitions du compositeur, le Czech Virtuosi, sous la baguette de Stefen Veselka, en développe les riches qualités sonores avec un pupitre de violons saisissant et un soliste à donner la chair de poule. Et quand les vents et cuivres s’en mêlent, on est gagné par cette intensité dramatique déployée par l’intervention des chanteurs et du chœur, impeccable, de l’Opéra de Dijon dirigé par Anass Ismat

La soprano sud-africaine Sarah-Jane Brandon incarne une Jenufa ballottée par les injustices du destin. Au fil des trois actes, elle sait donner une épaisseur psychologique à son personnage. Le poids des déconvenues et des douleurs pèse de plus en plus sur son personnage. Frais et poupin au départ, son visage, à l’instar de sa voix,  en manifeste progressivement les marques.

Sabine Hogrefe, soprano allemande, tient le rôle de la sacristine. Elle est exceptionnelle en Kostelnicka Buryjovka, gagnée par la folie et le remords. Scéniquement, elle agit comme le contraire de sa belle-fille. A la chemise de nuit immaculée de l’accouchée, à laquelle elle prétend que l’enfant est mort des suites de la naissance, elle oppose des vêtements sombres. Au moment des noces, la même sacristine reproche à la pathétique Jenufa ce même type de tenue de « veuve respectable ». Alors que, dans une attitude de totale confusion, elle finit par se présenter en robe de mariée !

Au moment des noces, le drame bascule avec la découverte de l’enfant mort. De gauche à droite: Lana (Daniel Brenna); Karolka (Katerina Hebelkova); Krzysztof Borysiewicz, (le maire) ;Sabine Hogrefe (la sacristine Kostelnicka Buryjovka); Svetlana Lifar(l’épouse du maire); Magnus Vigilius (Steva Buryja); Sarah-Jones Brandon (Jenufa Buryja).

Puissant ténor américain, Daniel Brenna donne presqu’une dimension wagnérienne au personnage de Laca. Caractère entier, il affronte avec une autorité qui ne souffre pas d’objection l’ensemble des villageois prompts à accuser Jenufa d’infanticide. A la faveur du dégel, le corps de l’enfant a été retrouvé. On est au printemps, la scène retrouve le hangar agricole du premier acte. La réaction de Laca pousse la sacristine à avouer son acte et à affronter la justice humaine. Jenufa, elle, pardonne déjà. Elle se réfugie dans l’amour que lui offre Laca.

Symboliquement, cette union implique un patient chemin. Installés à chaque bout de la table, Jenufa et Laca tendent le bras l’un vers l’autre sans  pouvoir lier leurs mains. Il y a encore tant de plaies à cicatriser : le souvenir de l’enfant mort ; le suicide de Steva, qui voit son monde s’effondrer. Le jeune homme volage courtisé pour son statut de meunier prospère a découvert sa paternité. Sa fiancée, Karolka, la fille du maire, n’a pu supporter cette révélation.

Magnus Vigilius, ténor danois, n’a pas l’ampleur vocale de son « rival » Daniel Brenna. Mais il sait donner au personnage de Steva tout son tempérament, d’abord insouciant puis brusquement placé devant ses responsabilités. Tous les seconds rôles sont sur la même ligne qualitative : la mezzo allemande Helena Köhne (la grand-mère Buryjovka) ; Tomas Kral, baryton tchèque (Starek) ; le Polonais Krzysztof Borysiewicz, basse (le maire) ; Svetlana Lifar, mezzo française, d’origine russe (l’épouse du maire) ; Katerina Hebelkova, mezzo tchèque (Karolka). Et pour compléter cette distribution cosmopolite, un trio de jeunes talents, Roxane Chalard (Jano) ; Axelle Fanyo (Barena) ; Delphine Lambert (une bergère).

Représentations données au théâtre de Caen, jeudi 17 et samedi 19 janvier 2019. Opéra chanté en tchèque surtitré en français.

Homonymies, paronymies et autres calembredaines…

Ce « dictionnaire » évolutif à infusion lente est un modeste hommage à Léo Campion (1905-1992), faiseur de bons mots. Sa trouvaille (enfant: fruit qu’on fit) avait réjoui une de mes lectures, il y a fort longtemps…

Aïeul obèse : Gras pater

Alphonse Boudard : cogito argot sum (valable aussi pour Pierre Devaux). Voir aussi « coq gaulois ».

Analyste élégant: Psy chic.

Apprenti djihadiste : contrat de calife.

Art contemporain : néo maccarthysme ou fric-frac.

Artiste oubliée: Chère Sheila.

Attila : steak à cheval.

Auditoire subjugué : bée attitude.

Bachar El Hassad : tueur en Syrie.

Banquier honnête: Emile est décent.

Bible (Torah, Coran). Lettres suprêmes.

Bibliothèque : livre-ensemble.

Blanchiment d’argent: Lavoir de son maître.

Boisson mélancolique : whisky saudade

Bon plan : le sain dessein.

Bouchon: cher hymen.

Boxeur agressif : Cassius belli.

Brexit: L’Harrap’s du Futur.

Capitalisme: L’avoir de son maître.

Cancer: Trop polype pour être honnête.

Carte de France : toile de Jouy.

Casier judiciaire : Omar m’a tuer.

Charlatan: Docteur m’abuse.

Chiroubles : inflation en russe.

Cioran : hommage au désespoir.

Clone: Copie qu’on forme.

Cocu: effet de cerf (d’accord me rétorque un ami chasseur, il ne s’agit de cornes mais de bois… Tant pis, je conserve…).

Codex Coeni *: les inédits tsiganes

* nom d’un  cahier de musique du XVII e siècle miraculeusement retrouvé en Transsylvanie.

Coffre-fort : colis Fichet.

Collaboration : Laval qui rit.

Coma éthylique : t’es qui là ?

Comice agricole : distribution des pis.

Confusion : monde entier ou mon dentier ?

Confusion (bis) : Sarko n’est pas cossard.

Crise financière au Japon: indice niqué.

Coq gaulois : cogito ergot sum.

Couacs : variations col-vert

Crier avant d’avoir mal: haïku.

Darfour: Les sous damnés de la terre.

Défaite de 1870 : pan sur le bec Bazaine.

Démocratie horizontale: pour vivre heureux, vivons couchés.

Deuil national: Aux larmes, citoyens.

Devin joyeux : pro fête.

Droit de cuissage: Crime de leste majesté.

Eau de vie de cidre (calvados) : A la sueur de Domfront.

Eau stagnante : bue ? colique !

Ecole des talibans: Coran saignant.

Ecolo radical : pas acheté, pas à jeter.

Egocentrisme : but du je.

Enfant illégitime et attardé : le sot du secret.

Enfants soldats : Black « pampers ».

Envoi de farces et attrapes par correspondance : posté rieur.

Epargne: Monnaie de sage

Epilation: corvée d’aisselle.

Esclave : un mâle pour un bien.

Eugénisme : état nazi.

Evêque: Mitre autel.

Exclusion: Les nains et les autres.

Expectorant: Glaire épais.

Faire-part: Carton à desseins.

Fiancé bêta : con promis.

Fête de la musique : marché opus

Fièvre hémorragique : hezbolah.

Fin du monde : désastre des astres.

Flirt: badinage artistique.

Garage : surface de réparation.

Gastro: Affaire courante. Affaire courante tenace: Fidèle gastro.

Gaz asphyxiants : guerre de trachées.

Général chenu : Alexandre le gland.

Général démis: le haut rang sort.

Genèse: Quantique des quantiques.

Gengis Khan : Mongol fier.

Gigolo : test amant.

Gilet jaune: crise de foi.

Gilets jaunes: des potes éclairés (?)

Gilets jaunes (variante): prolétaires, hérissez-vous!

Gilets jaunes (suite): saturday yellow fever.

Glaire: Colle aux quintes

Graine: fœtus de paille.

Gras double: haltère ego.

Gros plant: Jacquot de Nantes.

Gros rhume: Rhino féroce.

Guerre : connerie aux morts.

Hémiplégie : peuple de gauche.

Hémiplégie (bis) : peuple ( ?) de droite.

Hésitation : cerveau frein.

Hésitation mesurée : petit « peut-on ? »

Hollande : Flan flan la tulipe.

Hypocondriaque indécis : toubib or not toubib.

Immaculée conception : do it Youssef.

Jambon: Carné de porc.

Jérusalem: Trafic d’âmes.

Jeune Pan : la flûte en chantier.

Jeune plongeur: Apnée juvénile.

Langage diplomatique : Disons fûté.

Langue de vipère: serpent à  sornettes .

Lapsus calami: Perle à rebours.

Logique : anneau de Satourne.

Logorrhée: L’addiction.

Lucien Clergue : objectif lune.

Maïs transgénique: Céréales killer.

Mano a mano: Les doigts de l’Homme.

Manque de bras : humérus clausus.

Manuel de prestidigitateur : carnet d’adresse.

Marée : effet mer.

Mariage pour tous : occupez vous de vos unions.

Mariage pour tous (bis) : du pacsé faisons table rase

Mariée ivre: Promise cuitée.

Marine et Marion : double peine.

Marseillaise : France Musique.

Massacre à la tronçonneuse : tueur en scierie.

Médicament révolutionnaire: Prise de la pastille.

Mention: Succès d’année.

Mer d’Aral: Embruns russes.

Mère porteuse: Acte de ventre

Miel : suc raffiné.

Monocle: Verre solitaire

Muse: Femme de méninges

Musicien ambulant: Jazzy dans le métro

Musique industrielle : en lamineur.

Népotisme: Résultat des burnes.

Omelette : le crépuscule des œufs.

Orateur démagogique : nuit, debout.

Organisation état islamique : Apocalife now.

Origine du monde : pile poil.

Ouvrier turc: Bosse fort.

Paradis chiite : est-ce beau là ?

Paradis fiscal : Comptes en cieux.

Paradoxe: Vichy se trouve dans l’Allier.

Parfum tenace: Les lendemains qui sentent.

Parquet: Dépôt de plinthes.

Pedigree: Label et la bête.

Pédophilie: Maux d’enfants.

Pépin le Bref: Sire concis.

Père Fouettard : Pater austère.

Pistonné: l’être recommandé.

Petit déjeuner au lit : café allongé.

Pléonasme: Occis mort.

Poète enrhumé: La Boétie.

Poète engagé: Rimbaud Warrior.

Politiquement correct : la censure sociale.

Prêche sur le net : e.man

Prière de l’énurétique :  Méat coule pas!

Puceau : fleur du mâle.

Purgatoire: Période décès.

Quatuors : entrée des altistes.

Queue de manif: Fléau de 5 à 7.

Rapport consenti: Signature de décharge.

Réchauffement climatique: sommation à la société de c.

Régime draconien: Ascète creuse.

Réseau international de prostitution: Maquereau économie.

Retrait: Sexe contrôle.

Salon de coiffure mixte : tif for two.

Satyre : Fesse bouc.

Sauveur de la France ( !) : veni, vidi, vichy.

Savant fou ou tête de linotte: QI cuit.

Sedan : pan sur le bec Bazaine.

Sépulture de Cléopâtre : Tombe aspic.

Sirène infidèle : Sel, mon marin !

Sodome au Vatican: le Siège n’est plus très sain(t).

Solo de viole: Unigambiste.

Steak au poivre. Les feux de la hampe.

Stupéfiant : la came isole

Surendettement: Les crédits font chier.

Surexploitation des océans : ça sushi comme ça !

Surplus de pommes de terre: Gâchis parmentier.

Syncrétisme: Pâté de fois.

Teint de loup de mer : Carmina buriné.

Testament matriarcal: Manuscrit de la mère morte.

Tiercé: Cheval de trois.

Tomate farcie: Coulis piégé.

Tournée du facteur : boucle émissaire.

Travail, famille, patrie: La Maman et le Pétain.

Tromperie (ou trumperie) : ils ont voté Donald, ils ont Dingo.

Trumpisme: Bacille de Koch.

Tube: Voir Mention.

Tueur à gages : sang froid fi loi

Twitter : réseau zozieaux

Vanité: Récipient d’air.

Vétérinaire : panse bête.

Vidal : médical, mes dicos.

Viol: Racket de pénis.

Viticulteur ignorant : chais pas.

Voyage en Tsiganie avec Monsieur Haydn


Route 68, huitième étape. Les  quatre Cambini-Paris ont dépassé le premier tiers de leur voyage musical né d’un projet fou : interpréter l’intégrale des quatuors de Joseph Haydn (1732-1809). Le théâtre de Caen s’est associé à cette entreprise unique. A chaque concert, trois œuvres  et un thème. Cette fois, a été évoquée l’influence de la musique tsigane chez le compositeur. Avec, à la clé, un final époustouflant conduit par l’invité de cette soirée, Iurie Morar, joueur de cymbalum.

Depuis bientôt deux saisons et demie que le Quatuor Cambini-Paris s’est lancé sur sa « Route 68 », son auditoire n’a cessé de croître au théâtre de Caen (1). Les foyers, bien adaptés à la musique de chambre, sont juste assez grands pour accueillir tous les amateurs. L’intérêt de ces concerts est doublé par la présentation qui les accompagne. Producteur à France Musique, Clément Lebrun apporte à chaque un éclairage original, qui tient à un thème sortant des sentiers battus (2).

Il a suffi, cette fois, d’une annotation de Joseph Haydn en tête du troisième mouvement _ un menuet _ de son opus 20 n°4, « A la tziganere », pour que ce huitième concert se penche sur l’influence des musiques populaires d’Europe orientale sur le pensionnaire du prince Esterhazy. Sincèrement, on l’aurait plutôt perçue dans le mouvement suivant, le quatrième et dernier, dans l’interprétation fougueuse donnée par le Quatuor Cambini-Paris avec un premier de cordée, Julien Chauvin, galvanisé.

Peu importe, à vrai dire, l’essentiel était d’imaginer ce que Haydn avait pu percevoir, à son époque, de cette musique qui traversait la mosaïque des pays de l’empire austro-hongrois. Longtemps cantonné dans la résidence du prince Esterhazy, le compositeur n’en avait pas moins l’écoute à l’affût. Le cymbalum, instrument à cordes frappées, est symbolique de ces musiques. Issu du santour perse, il est assimilé aux « verbunkos », ces danses de recrutement militaire qui animaient les cabarets, où les officiers recruteurs allaient faire leur marché.

Plus largement, le cymbalum, surnommé aussi le piano tsigane, est de toutes les fêtes. On lui connaît de nombreuses variantes. La reine Marie-Antoinette en jouait. Stravinsky appréciait ses résonnances et ses possibilités. On pense aussi à Bela Bartok, qui allait collecter les airs traditionnels qui lui ont inspiré de célèbres partitions. De tout cela, Iurie Morar a échangé avec Clément Lebrun. Et puisqu’il fallait bien une démonstration, le musicien d’origine moldave a offert une doïna roumaine, dont la musicalité est apparentée au fado portugais. Nostalgique, le cymbalum peut l’être, comme il peut faire battre les mains et les cœurs d’allégresse.

C’est bien ce qui s’est passé en conclusion de ce concert. Venu rejoindre les musiciens du Quatuor, Iurie Morar s’est fondu dans le groupe dans la reprise du fameux menuet de cet Opus 20 n°4. Puis il a entraîné ses partenaires d’un soir dans une interprétation envoûtante d’airs tsiganes conduit pas des mailloches électrisées. On ne pouvait imaginer que le temps de répétition fût si court.

Et Haydn, au fait ? On ne va pas oublier les trois quatuors interprétés au cours de cette soirée. L’Opus 2 n°1 renvoie aux origines d’un genre que le compositeur va progressivement modeler. On est en 1757. Haydn s’exerce à une formule qui associe danse baroque et sonate pour quatre instruments. On parle alors de divertimento, où en cinq mouvements alternent moments lents et moments plus rapides, plus incisifs.

Ce sont autant de mini-opéras, dont la forme va se stabiliser en quatre mouvements. L’Opus 20 n°4, écrit en 1772, est exemplaire par sa finition, ses qualités d’équilibre. Johannes Brahms avait en sa possession la partition originale, révèle Clément Lebrun. A-t-elle exercé sur lui une fonction paralysante ? Ce n’est qu’à partir de l’âge de 50 ans que le compositeur des fameuses symphonies s’est essayé aux quatuors. Il est vrai que cet Opus 20 est impressionnant, successivement de majesté, d’intimité, de fougue.

Julien Chauvin, Karine Crocquenoy, aux violons, Pierre-Eric Nimylowycz, à l’alto et Atsushi Sakaï, au violoncelle en font valoir toutes les nuances. L’Opus 64 n°3, qui avait été tiré au sort lors du précédent concert (3) se situe à un tournant important pour Haydn. Il l’écrit juste avant le décès de son protecteur. Dès lors, le compositeur voyagera et entreprendra une grande tournée, en Angleterre notamment.

L’œuvre  déborde d’énergie avec, dans le premier mouvement un violoncelle qui donne la cadence. Comme souvent le mouvement qui suit est plus méditatif puis en relais arrive un moment allègre et sifflotant, invitant à la danse. Et pour finir, c’est comme une conversation qui s’anime avec un thème qui va et revient. La suite avec le cymbalum en a suscité une autre.

Concert donné le mardi 8 janvier 2019, au théâtre de Caen.

  • (1) Le théâtre de Caen vient  de vivre une saison record avec un chiffre de fréquentation de 147 600 spectateurs en 2018. Le meilleur résultat précédent était en 2012 avec 112 000 spectateurs.
  • (2) Le prochain concert, jeudi 25 avril 2019, aura pour thème « Remue-méninges » avec Bernard Lechevalier, professeur et neurologue.
  • (3) C’est l’opus 76 n° 1 qui a été tiré au sort. Il figurera au programme du concert du 25 avril.